Un problème de méthode
Comment se fait-il qu’une telle annonce soit faite dans la presse avant de l’être par les voies d’information officielles du ministère ? Cela révèle l’enjeu véritable : de la com’ plutôt qu’un réel travail de gouvernance. Cela révèle aussi le destinataire : non pas le personnel enseignant, mais le lectorat conservateur du Figaro, qu’il s’agit de flatter. Bref, un coup d’épée dans l’eau ?
Un problème de connaissance
Dans la plupart des matières, depuis fort longtemps, il existe des grilles d’évaluation ou des échelles descriptives. Dans la plupart des matières, depuis fort longtemps, la maitrise de la langue fait partie des critères : correcteurs et correctrices les appliquent avec le maximum de scrupule et de déontologie. Comment se fait-il qu’un ministre qui est aux manettes de l’EN depuis tant d’années, à un poste ou à un autre, ignore ou réinvente ce qui existe déjà ? Tout ceci nous donne l’impression d’être pris pour des imbéciles, des indociles ou des incapables.
Un problème de clairvoyance
Rappelons, puisqu’il le faut encore, cette évidence : ce n’est pas l’évaluation qui crée les compétences. Ce n’est pas parce qu’on augmente (censément) « l’exigence » à l’examen que les élèves par magie vont progresser ! Notre travail doit se faire bien en amont des examens, dans le temps long des apprentissages. Comment expliquer qu’un ministre mette ainsi la charrue avant les bœufs ?
Un problème d’efficacité
Car les clefs, on les connait bien. On n’en évoquera ici que deux.
C’est en écrivant, beaucoup, souvent, qu’on apprend à bien écrire. Et ce dans toutes les matières. Le ministre le sait et l’a même dit plusieurs fois, par exemple encore dans sa circulaire de rentrée 2026. Pour les programmes rénovés du français en cycle 4, l’écriture doit d’ailleurs être « au cœur du projet d’apprentissage », diversifier ses formes, renforcer ses enjeux, devenir quotidienne. Cette place consolidée de l’écriture dans nos pratiques suppose effectivement des programmes repensés : pour donner en classe le temps de l’écriture, qu’attend le ministre pour revitaliser le programme de français au lycée ou alléger celui d’autres matières ? L’enseignement de l’écriture suppose aussi un renforcement de la formation, initiale et continue : comment le ministre entend-il consolider cette dernière ?
Le travail de la langue, c’est aussi un changement de paradigme et de méthode dans l’approche de la grammaire. Les nouveaux programmes de collège vont dans le sens de cette si nécessaire grammaire inductive et réflexive, fondée sur « l’observation, la manipulation, le raisonnement, la mise en réseau et la production ». Et pourtant au DNB 2026, les questions de grammaire ont été de rudimentaires questions d’étiquetage. Et pourtant à l’oral de l’EAF on évalue chaque année la capacité à identifier plus encore qu’à raisonner. Pourquoi le ministre ne se penche-t-il pas sur la rénovation des examens eux-mêmes ? Qu’envisage-t-il pour aider le personnel enseignant à se former là encore aux si nécessaires « chantiers de grammaire » ?
Un problème de faisabilité
Question naïve : comment le ministre envisage-t-il la si nécessaire harmonisation, des perceptions, des attentes, des connaissances, entre les correcteurs et correctrices de toutes disciplines au mois de juin 2026 ? Par des commissions à n’en plus finir ? On peut raisonnablement penser que les difficultés de mise en œuvre rendront inaudible en juin 2027 tout ce brouhaha médiatique de septembre 2026. Beaucoup de bruit pour rien, une fois de plus ?
Dans une note de service, échaudée par la résistance générale de 2026 à des ordres absurdes, sans doute lucide sur les difficultés à nouveau à venir, la Directrice Générale de l’Enseignement SCOlaire Caroline Pascal lance des sommations aux corps d’inspection : « Lors des corrections des épreuves nationales, ils veillent à ce que chaque correcteur prenne en compte, conformément aux définitions d’épreuve, tant les compétences et connaissances disciplinaires que les différentes dimensions de la maîtrise de la langue : respect des normes orthographiques et syntaxiques, organisation de la réflexion, formulation du raisonnement, structuration de la pensée et utilisation précise et adaptée du vocabulaire. »
Un problème de fond
En mars 2026, une délégation a été reçue par le ministre sur le thème de la maitrise de la langue. Elle était composée d’expert·es : de linguistes, de représentantes d’associations professionnelles de l’enseignement du français (AFEF, FIPF), de membres du Conseil Scientifique de l’Education Nationale, de politiques. La rencontre avait été jugée « constructive » : un accord semblait se dessiner avec le ministre pour concentrer l’apprentissage de la langue sur les règles essentielles plutôt que sur les exceptions. Rien n’en est sorti sinon une circulaire, vide de sens et d’efficacité, sur la volonté de « serrer la vis aux examens sur l’orthographe et la grammaire ». Des recommandations précises ont été faites, publiées par l’AFEF et le Café pédagogique. Monsieur le ministre, de grâce, prenez-les en considération si vous voulez vraiment que nous menions en classe un travail intelligent et efficace en la matière !
Au secours !
Car tel est aussi le problème : nous avons en réalité besoin de soutien et d’accompagnement, non d’injonctions autocratiques et de déclarations médiatiques.
Derrière le discours du ministre, il y a d’ailleurs comme un sous-entendu : les profs auraient renoncé à l’enseignement de la langue française. Tout ceci relève du mépris institutionnel qui frappe depuis tant d’années les personnels d’enseignement et de recherche.
Monsieur le ministre, et si vous nous aidiez au lieu de nous accabler ?
Jean-Michel Le Baut
Dans Le Figaro du 16 septembre
Texte officiel du 17 septembre
Orthographe aux examens : le ministre pique sa crise
Examens 2026 : fautes d’orthographe ou de gouvernance ?
Travailler la maitrise de la langue : chiche ?
La langue aux examens : le nouveau rendez-vous manqué ?
