Former les enseignants, où quand, comment ?
Alors qu’en 2025 l’Inspection générale préconisait ainsi une formation des enseignants « Recommandation n° 2 : Déployer une formation massive et coordonnée à destination des cadres en académie et des enseignants. Pour les enseignants, la première étape de cette formation doit se dérouler en présentiel dans les établissements scolaires et porter sur la prise en main d’outils d’IA générative« , on ne peut que s’interroger sur la mise en œuvre effective et pertinente de ces formations. Qu’en est-il exactement ? Les enseignants ont souvent l’habitude de se former par eux-mêmes, entre eux comme l’ont montré des enquêtes antérieures. En préconisant une formation au sein des établissements, cela voulait accompagner ces formations (si tant est qu’elles aient eu lieu) par ces pratiques de « co-formation » in vivo. Un cadre d’usage avait été publié aussi en juin 2025 qui se voulait prescripteur et contraignant. Qu’en a-t-il été de sa mise en œuvre effective dans les établissements scolaires ?
Interdire, la loi fait rage !
A la rentrée 2026, c’est le téléphone portable qui fait la Une : pourra-t-on l’interdire dans les lycées (ce que le SNPDEN semble dire tardif et difficile à mettre réellement en place) ? Tandis que le conseil Constitutionnel a stoppé la mise en place de l’interdiction des réseaux sociaux pour les jeunes, les établissements scolaires vont devoir faire face à la promulgation de l’interdiction des téléphones portables. C’est en effet une politique de limitation et d’interdiction qui est sous-jacente à tous ces textes. Si le Président souhaite marquer la fin de son quinquennat, Il ignore totalement une politique éducative et pédagogique qui semble étrangement absente des textes publiés à ce jour ainsi que des discours officiels. Ou alors le pouvoir politique est-il en train de préparer le terrain à des modes de pilotages et de contrôles encore plus centralisés et coercitifs ?
Former les enseignants au numérique : la certification obligatoire ?
La formation des enseignants au numérique se renforce-t-elle ? L’arrêté du 15 juillet 2026 relatif à la reconnaissance des compétences numériques des métiers de l’enseignement et de l’éducation (NOR : MENN2618309A ) actualise un cadre de formation et de validation qui datait de 2010. (JORF n°0174 du 28 juillet 2026)
Le C2i2e est abrogé et remplacé par le CRCN Edu dont le contenu détaillé est annexé à l’arrêté. La certification mise en place se base sur le CRCN Edu qui s’appuie en premier lieu sur la plateforme PIX. Deux modalités complémentaires de certifications sont liées l’une au centre de formation initiale, l’autre à un jury académique de validation. L’objectif est double, certifier une maîtrise technique d’une part et attester d’une pratique pédagogique effective d’autre part.
Reste une question centrale et pas explicitement évoquée dans le texte : la certification de compétences numériques est-elle obligatoire pour être validée et donc reconnue à la fin des deux années de formation initiale ? Le C2i2e n’a jamais été imposé pour la validation finale suite à des indications venues du ministère, le CRCN Edu le sera-t-il ?
Une autre question peut se poser à partir de ce CRCN, c’est la place donnée à l’intelligence artificielle. Est-elle suffisante pour permettre aux enseignants de faire face à ce nouveau contexte ? Alors que le DIGCOMP 3.0 a intégré clairement la place de l’intelligence artificielle, le référentiel de formation des enseignants semble bien en deçà, aussi bien dans l’analyse que dans les propositions (cf le CRCN Edu).
Une année charnière
L’année scolaire 2026 2027 va être marquée par beaucoup de discours et d’envolées verbales autour du numérique, de l’IA et de la jeunesse. Toutefois l’actuel ministère n’est pas enclin à lever les réticences face à l’IA. Pris, comme depuis de nombreuses années, par un double discours, les responsables politiques actuels sont bien loin des réalités du quotidien : questions matérielles, logicielles, usages, formation etc. Ce sont les pratiques sociales qui continuent de se généraliser autour de l’IA après le numérique. Elles viennent renforcer le travers désormais connu de l’école française qui profite à certains et en disqualifie d’autres (cf. PISA et autres PIRLS). Car la démocratisation des équipements personnels a largement dépassé les capacités d’adaptation du système scolaire.
Après les projets d’équipement massif de 2015, l’absence de suivi, le reflux et finalement un attentisme global face aux développements actuels disqualifie grandement un système arc-bouté sur ses fameux fondamentaux, oubliant que désormais notre société vit à l’heure du numérique et de l’IA et qu’il convient de permettre à nos jeunes de « vivre avec »… Les Instituts de formation vont donc avoir un rôle certificateur en formation initiale, encore faudra-t-il voir de quelle manière. Pour ce qui est de la certification en formation continue, la mise en place de jury académiques ressemble un peu à une usine à gaz… En l’absence d’un projet éducatif global autre, on ne peut rien attendre de l’année qui démarre.
Comparaison internationale
Manifestement les compétences numériques sont clairement identifiées comme faisant partie du métier d’enseignant dans de nombreux pays, mais aussi comme enjeu de société. Au Canada (Québec) elles sont souvent associées à des dimensions éthiques, juridiques et pédagogiques comme on peut le constater dans le guide mis à jour cet été au Québec. On trouve aussi en complément de ce guide un ensemble de documents pour tous proposé par le site « école ouverte » conçus par le ministère de l’éducation du Québec. Sont associées, parmi ces documents, des « Capsules de sensibilisation sur l’intelligence artificielle » accessibles à toutes et tous, simples et brèves, qui peuvent tenir lieu de formation en ligne,
Du côté de la Wallonie, (Belgique francophone) le numérique est dans les programmes de l’enseignement au titre d’une « matière en soi ». Il est intéressant ici de noter que plus de six années après la publication en 2019 d’une stratégie pour le numérique en éducation, le ministère a publié en 2025 une évaluation de celle-ci. A l’instar de la France qui publie en 2026 le bilan de sa stratégie mise en place en 2023, on constate des évolutions, mais encore bien des hésitations.
D’autres pays sont souvent vantés pour leur adhésion au numérique dans les écoles (sud-est asiatique) quand d’autres tentent de limiter le numérique à l’école (la Suède par exemple). Ces observations viennent conforter une idée majeure de notre temps, qu’on soit pour ou contre, la place prise par le numérique et plus récemment l’IA (en particulier générative) répond à une évolution sociale majeure, portée par des économies aussi opposées soient-elles. L’enjeu est au-delà des systèmes politiques eux-mêmes, il est dans des choix d’avenir, des choix de société.
De l’informatique à l’IA, l’impression d’être Sisyphe
Ayant abordé dans la classe l’informatique pédagogique dès les années 1980, et ayant suivi les évolutions depuis toutes ces années, force est de constater un mouvement d’éternel recommencement. Pas besoin ici de rappeler toutes ces étapes, ces abandons, ces renoncements et le peu de véritable ambition éducative et pédagogique. Tout semble se jouer dans les classes, que ce soit pour ou contre, chaque enseignant tente de faire avec la réalité. Cette année scolaire ne devrait pas être bien différente des cinquante dernières années. Sisyphe est un mythe célèbre, on peut le transposer à l’histoire de l’informatique éducative et pédagogique. Encore une fois, l’école française va se retrouver en porte à faux vis-à-vis de la société à laquelle elle est censé préparer. A moins qu’un sursaut ne vienne réveiller l’institution. La crise sanitaire, qui avait ouvert des possibles, a montré qu’on les avait vite oubliés….
Bruno Devauchelle
