L’IA avant l’heure
Une première partie de l’ouvrage éclaire la préhistoire des robots conversationnels au regard des diverses entreprises humaines pour mécaniser, formaliser, calculer. On y fait bien des rencontres, attendues ou méconnues, qui ne sont pas que scientifiques : le mythe grec de Talos, Descartes et Leibnitz, le Canard de Vaucanson, le Turc mécanique, les androïdes du 7e art, le Golem, la Pascaline, la machine analytique de Babbage, la machine à différences de William Gibson et Bruce Sterling, etc.
A travers ces aventures de la raison et de l’imagination humaines s’expriment bien des questions, toujours actuelles. Par exemple, « fabriquer des automates comme le fit Vaucanson, ce n’est pas pour nier les propriétés des organismes en faveur d’une vision pan-mécaniste absolue, mais au contraire pour chercher à voir, à comprendre, à « montrer » comme il dit les processus propres aux vivants ». Utiliser des robots conversationnels, serait-ce à son tour la possibilité offerte de comprendre et s’approprier encore mieux les singularités de l’écriture, en particulier littéraire, pour que se déploie pleinement le « sujet scripteur » ?
L’ouvrage nous enseigne aussi à prendre conscience de l’évolution des représentations pour relativiser nos perceptions, nos fantasmes, nos peurs. Il retrace par exemple « l’ascension sociale » du calcul, à l’origine méprisé car « associé aux activités de boutiquiers et d’arpenteurs », élargissant peu à peu son champ d’action dans bien des domaines jusqu’à faire advenir la pensée computationnelle et algorithmique. A l’heure des distributeurs automatiques de réponses et d’opinions, il nous faut retrouver le sens d’une pensée en mouvement et d’une éducation au doute : encore et toujours avec Montaigne, dans la civilisation numérique comme dans la culture du livre, envisager le monde, des techniques et des idées, comme « une branloire pérenne ».
L’heure des IA
Une seconde partie de l’ouvrage retrace l’histoire, mouvementée, forcément mouvementée, du développement de l’Intelligence Artificielle : les récits de fondation (le fameux test de Turing, scientifique amené à devenir martyr et saint ; la conférence de Dartmouth de 1956 qui invente l’expression et trace le projet de recherche), les « années d’ enthousiasme » et « les hivers de l’IA », le déploiement de « l’apprentissage profond » et des LLM, la démocratisation récente et fulgurante d’une « IA du quotidien », conversationnelle et générative…
L’emprise de l’IA est illustrée par de nombreux exemples de déflagrations. On se souvient par exemple de la stupéfiante défaite de Lee Sedal en 1996 contre AlphaGO. On a peut-être oublié la création en 2023 par Lnkhey d’une nouvelle chanson d’Angèle dont la voix a été clonée. Ecoutée en ligne par des millions de personnes, elle est reprise ultérieurement sur scène par la chanteuse elle-même, et par son public. Anecdote vertigineuse : « L’irréel est-il devenu réel ? »
La représentation de l’IA dans les arts visuels ou littéraires éclaire en effet les fascinations, les peurs, les interrogations, ontologiques, culturelles ou politiques, qu’elle suscite. Par exemple, Alexandre Gefen montre combien certaines séries TV soulèvent « les questions d’humains se demandant en quoi ils sont différents de machines ou celles de machines n’ayant pas conscience d’être des machines et ne le découvrant que tardivement » ; combien elles mettent aussi à jour « les collaborations nouvelles qui peuvent se nouer autour d’ennemis communs ou de projets communs comme l’éducation des enfants » ; combien « la question métaphysique de la liberté laisse place à la question de l’attachement et la problématique politique de l’autonomie fait place à celle de l’interdépendance ». En particulier pour nos ados considérant dangereusement les chatbots comme des coachs de vie ?
Une histoire toujours à écrire
Assurément, notre destin est désormais celui de la cohabitation avec l’IA, coopérative ou combative, probablement coopérative et combative à la fois. « Le défi majeur des années à venir, conclut l’ouvrage, consistera vraisemblablement à développer ces technologies d’IA de manière responsable et humaniste. Cela implique de prendre en compte simultanément les enjeux éthiques, sociétaux et environnementaux tout en résistant à la tentation de sacraliser ces outils. L’avenir de l’IA dépendra de notre capacité collective à en faire un véritable outil d’émancipation humaine, plutôt qu’un objet de vénération aveugle comme le souhaitent certains de ses promoteurs. »
En éclairant l’IA comme produit du travail de l’intelligence humaine et non comme puissance surhumaine, comme rêve et édifice universels plutôt que comme créature monstrueuse surgie de la Silicon Valley, cet ouvrage-phare apparait pédagogiquement essentiel. Bien des enseignant·es de toutes matières y trouveront des ressources pour aider les élèves à ne pas réduire l’IA à ChatGPT (privilégié par 2/3 de la population française selon le Baromètre du numérique 2026), pour combattre les ignorances, les fantasmes et les malentendus, pour déjouer les pièges des postures idéologiques et des opinions figées, pour nourrir en classe les expériences et les résistances, les débats et les imaginaires.
Ce que nous livrent Alexandre Gefen et ses co-auteurices, c’est mieux qu’un point de vue, c’est mieux encore que des points de vue, c’est une capacité à déplacer son regard, donc à ouvrir ses horizons. Restituer à l’Intelligence Artificielle sa dimension culturelle, c’est libérer du pouvoir de penser et d’agir, sur l’IA, avec l’IA, contre l’IA. Bref, face aux automates informatifs, pour gagner en agentivité, il est temps de mémoire et raison garder.
Jean-Michel Le Baut
Histoire culturelle de l’IA, Sous la direction d’Alexandre Gefen, CNRS Editions, 2026
Sur le site de la maison d’édition
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