« La place du baccalauréat doit être discutée au moment des présidentielles, parce que c’est un grand sujet de société » a affirmé le ministre de l’Enseignement supérieur à la suite du rapport sénatorial préconisant de supprimer le droit d’accès automatique aux études supérieures des bacheliers. Rétro-regard de l’historien de l’éducation Claude Lelièvre sur le sujet.
1968 : Les prémices du débat
Ce sujet a plusieurs fois et depuis longtemps défrayé la chronique (sans aboutir) en particulier à trois moments qui méritent d’être connus car ils donnent à réfléchir.
Début 1968 le ministre de l’Education nationale Alain Peyrefitte se montre très préoccupé par les résultats du système universitaire français comparés, par exemple, à ceux de Grande-Bretagne : avec deux fois plus d’étudiants, il fournirait deux fois moins de diplômés. « Tout se passe comme si l’université organisait un naufrage pour repérer les nageurs qui échapperont à la noyade. »
Le Conseil des ministres du 24 avril 1968 traite des mesures envisagées pour « contrôler et normaliser la croissance des effectifs des étudiants : pas de sélection malthusienne, mais orientation, grâce à la diversification des voies ».
« L’inscription automatique interviendra, dans la voie choisie, pour la moitié environ, ou les deux tiers des bacheliers, soit : ceux qui ont obtenu une mention ; plus ceux qui n’ont pas atteint dix-neuf ans dans l’année du baccalauréat ; plus ceux qui ont obtenu 12 sur 20 dans les disciplines fondamentales de la voie choisie. Pour les autres, le droit à l’inscription ne sera pas automatique. Le bachelier pourra se porter simultanément candidat à plusieurs établissements. Les candidatures seront examinées, sur présentation du dossier scolaire, par des jurys d’établissement, lesquels pourront accepter ou refuser l’admission. Le gouvernement prendra des dispositions pour que l’ensemble des enseignements post-secondaires diversifiés permette d’absorber la totalité des bacheliers désireux de poursuivre leurs études, mais non nécessairement dans les facultés qu’ils auraient choisies en premier ».
Mais ces décisions viennent trop tard. L’examen des projets est inscrit au programme de l’Assemblée nationale pour les 14, 15 et 16 mai. Les événements de Mai 68 empêcheront l’ouverture des débats.
1970 : « Que veut-on faire du bachot ? », G. Pompidou
Le président de la République qui succède en 1969 au général de Gaulle, Georges Pompidou, va beaucoup plus loin dans la remise en cause de la double nature du baccalauréat « napoléonien», puisqu’il envisage sérieusement de dissocier la sanction des études secondaires des modalités de l’entrée dans l’enseignement supérieur.
Dans un livre paru en 1969 avant son élection (Le Noeud gordien), Georges Pompidou rappelle certes que le baccalauréat est en principe d’un niveau exigeant et suffit pour permettre l’entrée à l’Université, mais il explique déjà qu’il préférerait qu’on le transforme en un simple examen d’études secondaires et que les universités soient autorisées à organiser une sélection de leurs étudiants.
Devenu président de la République, il pose à nouveau la question publiquement en avril 1970 dans un discours à Albi très remarqué : « Que veut-on faire du bachot ? Ou bien c’est un examen d’enseignement supérieur qui vous ouvre toutes grandes les portes des facultés, qui vous donne un droit de poursuivre des études, alors il faut évidemment qu’il constitue une sélection. Je n’ai pas peur du mot. Pourquoi? Parce qu’on ne peut pas laisser aller vers des études prolongées des gens qui n’ont pas subi la préformation indispensable et nécessaire […]. Si, par contre, on considère que l’enseignement supérieur doit assurer lui-même son recrutement, eh bien alors le baccalauréat peut devenir un simple certificat stipulant que vous avez fait convenablement des études secondaires sans plus, et que vous ne vous dirigez pas obligatoirement vers des études prolongées ».
Georges Pompidou, en fin politique, le sait où le sent : il n’exige pas que l’on aille jusqu’au bout de la logique de ses exigences. D’autant que les turbulences issues de Mai 68 sont encore vivaces dans les lycées au tout début des années soixante-dix, et que le ministre de l’Éducation nationale Olivier Guichard s’emploie à ne pas les alimenter.
1973 : « Si le baccalauréat disparaissait, ce ne serait pas une catastrophe nationale », Pierre Messmer
Le problème ne rebondit qu’en 1973. Dans un discours prononcé à Phalsbourg le 1er septembre devant des enseignants du secteur privé, le Premier ministre Pierre Messmer déclare que « si le baccalauréat disparaissait, ce ne serait pas une catastrophe nationale ».
Les initiés comprennent immédiatement d’où vient l’idée : « Certains souhaitent à l’Élysée, écrit le journal Le Monde du 4 septembre, que le projet de loi en préparation aboutisse à une remise en cause du baccalauréat. Ce n’est d’ailleurs pas une idée neuve à l’Élysée où on estime depuis longtemps que cet examen n’a plus de raison d’être et qu’on pourrait avantageusement le supprimer, en laissant les universités libres de choisir elles -mêmes les critères de recrutement de leurs étudiants ».
Sans qu’il y ait quelque démenti que ce soit de l’Élysée, le Premier ministre reprend le 15 septembre 1973 la thèse foncière du président de la République Georges Pompidou : « Le rôle du baccalauréat sera nécessairement remis en cause, et des procédés plus modernes recherchés pour sanctionner la scolarité secondaire et ouvrir l’accès à l’enseignement supérieur ».
À l’issue du Conseil des ministres du 16 janvier 1974 présidé par Georges Pompidou, le porte-parole du gouvernement annonce que « dans le but de valoriser la fonction d’orientation du baccalauréat, celui-ci sera modifié selon un type qui rappellera le système britannique ». Et il précise que le diplôme sera attribué aux lycéens s’ils obtiennent une moyenne générale aux épreuves, mais que l’accès à l’enseignement supérieur ne sera ouvert qu’à ceux qui auront obtenu un certain niveau dans les matières où ils veulent se spécialiser9.
La décision ne sera jamais appliquée, car le président de la République, Georges Pompidou, meurt trois mois plus tard.
1986 : « Le premier cycle est ouvert aux titulaires du baccalauréat »
Le 12 juin 1986, Alain Devaquet, ministre délégué auprès du ministre de l’Éducation nationale chargé de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, présente à la presse les grandes lignes d’un projet de loi sur l’enseignement supérieur. Il se montre initialement plutôt prudent et réservé.
Mais le texte du gouvernement soumis fin juin 1986 au Conseil d’État, pour avis préalable, diffère de la présentation faite par Alain Devaquet à la presse le 12 juin sur quelques points sensibles. Le texte initial précisait explicitement que « le baccalauréat est un grade universitaire » et que le premier cycle est « ouvert à tous ses titulaires » (article 13). L’article 26 du nouveau texte est beaucoup moins net : « Le premier cycle est ouvert aux titulaires du baccalauréat ». D’autre part, l’avant-projet précisait que le recteur devait proposer aux étudiants qui n’auraient pas pu s’inscrire dans la formation de leur choix « une inscription dans l’académie d’origine ou, à défaut, dans la région » ; et si possible, avait précisé le ministre, dans un domaine proche. Le nouveau texte est, là encore, beaucoup plus incertain : « En cas de nécessité, le recteur propose aux candidats des possibilités d’inscription dans les formations post-secondaires ».
Le projet de loi finalement soumis au Parlement fin octobre 1986 indique en son article 31 que « les établissements d’enseignement supérieur déterminent chaque année les conditions d’accès aux différentes formations. »
Les étudiants se mobilisent très fortement contre la « loi Devaquet ». Les grèves et les manifestations montent vite en puissance. Cela se termine par des manifestations très importantes et des violences à Paris. La pression est telle, à la suite du décès de Malik Oussekine, un jeune matraqué dans la nuit du 5 au 6 décembre, que le gouvernement doit retirer purement et simplement son projet.
Claude Lelièvre
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