Dans quel contexte avez-vous mis en œuvre ce projet original ?
Le scénario est mené avec une classe de seconde générale à la fin du premier trimestre 2025. Cette séquence porte sur le roman et le récit du XVIIIe siècle au XXIe siècle. Elle s’appuie sur la lecture intégrale du roman Les Enfants sont rois de Delphine de Vigan. Elle vise à sensibiliser les élèves à l’écriture littéraire et au travail de l’écrivain en parallèle de la découverte et de l’appropriation de la lecture linéaire et du commentaire. La séquence Goncourt est introduite en début d’étude dans le cadre de la découverte de l’incipit romanesque et de ses codes d’écriture. Cette découverte s’appuie sur la lecture et l’observation de l’incipit de l’œuvre étudiée et est suivie d’une séance traditionnelle de présentation de l’incipit (nature, codes, attendus, effets) illustrée d’exemples littéraires.
Comment avez-vous lancé le projet d’écriture ?
Le choix de la période ici a fait sens car cela coïncidait avec la saison des prix littéraires. La séance débute par la présentation du prix Goncourt et la lecture de 5 incipits de Goncourt actuels par le professeur. J’ai recueilli le sentiment de la classe à la fin de chaque lecture. Ont-ils aimé ? Qu’est-ce qui les a touchés ? Qu’est-ce qui leur a moins plu ?
Au-delà de la dimension culturelle, cela a été l’occasion de présenter le défi : réaliser un prix Goncourt entre deux classes de seconde. La première utilisera l’IA pour rédiger son incipit, la seconde utilisera son intelligence propre. Il s’agira de réaliser un incipit où ils ont toute liberté d’écriture, la seule contrainte pour la classe IA sera d’utiliser l’IA pour rédiger. Les élèves disposeront d’une semaine pour réfléchir à ce qu’ils ont envie de produire.
Comment avez-vous accompagné les élèves dans la rédaction ?
Si la liberté créative est laissée aux élèves, il n’en reste pas moins qu’ils sont accompagnés dans cette écriture par une feuille de consignes et une feuille de guidage qui reprend des éléments de méthodologie étudiés en classe. La feuille de guidage aborde deux aspects : d’une part la question des choix narratifs, d’autre part des rappels méthodologiques et des pistes pour débuter la rédaction. L’objectif de ces documents est de mettre en confiance l’élève face à un exercice qui engage à la fois des compétences littéraires et de l’humain, et ce face à la machine. La classe qui a travaillé sans IA a eu le même lancement de séquence et les mêmes éléments de guidage afin de pouvoir comparer les rendus.
Quels intérêts et quelles difficultés a présentées la co-écriture avec l’IA ?
L’utilisation de l’IA apparaît comme une étape d’accompagnement et de mise en sécurité pour des élèves qui renâclent souvent à produire quelques lignes. Ils ont été rassurés par la première étape IA même si, finalement, ils ont complètement modifié les textes.
Mais il y a des limites à cet usage. Les contraintes matérielles ainsi que les compétences numériques des élèves freinent souvent l’avancée et le bon déroulement des séances. L’utilisation de l’IA, si elle permet une individualisation puissante, ne saurait s’entendre sans le geste de correction et d’accompagnement professionnel. Les élèves ne peuvent pas travailler en pleine autonomie. Il s’agit finalement d’une limite rassurante qui rappelle la primauté du professeur dans l’accompagnement et la transmission.
Comment avez-vous recueilli les traces du travail mené avec l’IA et favorisé la réflexion critique des élèves sur celle-ci ?
La production des élèves ainsi que chaque requête ont été copiées sur un document que les élèves ont déposé à l’issue de la séance (2h) sur l’ENT. Ce document les invitait également à un retour critique sur cette séance. Deux questions (points positifs et freins) qui demandaient une réponse justifiée et objectivée, ont engagé l’élève à appliquer son esprit critique, à interroger ses besoins et son agentivité.
Ce retour sur l’usage de l’IA dans le cadre d’une activité en classe est un levier d’acculturation et de questionnement éthique efficient dont les élèves se sont emparés facilement et de bon cœur.
Vous avez orchestré une séance de brouillonnage avec évaluation des productions par les pairs : selon quel dispositif ? quel vous semble l’intérêt de cette étape de travail ?
Le retour à la table est apparu une étape essentielle dans ma recherche d’acquisition pédagogique, c’est-à-dire, travailler la compétence d’écriture et également sensibiliser au processus créatif. Cela revient à éprouver les mots de Boileau « Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage, / Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage : / Polissez-le sans cesse et le repolissez ; / Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. ». Enfin et surtout développer un regard critique sur une production IA (et pas que) me semble un enjeu primordial dont l’Education Nationale doit s’emparer.
Ainsi après avoir pris connaissance de leur copie et des appréciations portées par le professeur, les élèves échangent leur copie avec un camarade. Leur pair ayant comme consigne de proposer une relecture éditoriale afin d’enlever, rajouter, modifier le texte produit via IA. Cela a donné lieu à un enregistrement audio de 3 minutes maximum, déposé sur l’ENT. Cet exercice permet de placer les élèves dans une posture de lecture fine et nécessite d’interroger les notions d’analyse étudiées. C’est donc un outil efficace de remobilisation des savoirs. Avec l’appui de ses différentes remarques, les élèves reprennent leur texte. La note de départ ne pouvant être que bonifiée en fonction des améliorations apportées. Globalement (30 élèves sur 35) ont nettement amélioré leur écrit, se dégageant très souvent des mots de l’IA pour revenir à leurs propres mots mais portant un regard appliqué à l’expression ; à croire qu’ils ne voulaient pas souiller ce qui leur semblait être un texte valable. Enfin le démontage du texte est une piste intéressante car elle est une étape essentielle de la rédaction et une clé de lecture efficace.
Un jury « Goncourt des incipit » a été ensuite constitué : avec quelle composition et quelles consignes ? quel regard portez-vous sur son travail et sur ses choix ?
Le travail d’écriture IA (sans retouche) a donné lieu à un concours avec une autre classe de seconde. Il s’est agi de choisir 5 incipit IA et 5 incipit intelligence naturelle (IN) qui au final ont été 6. Pour désigner les 3 meilleurs textes, le jury était composé de dix adultes (professeurs de disciplines variées, administratifs, CPE) et de dix élèves de 1ère et terminale. Les onze textes ont été anonymisés. Chaque jury devait sélectionner ses trois préférés en tenant compte de son envie de poursuivre et du plaisir procuré par la lecture.
Les deux premières places ont été attribuées à des textes générés par IA et la troisième place à un texte généré par un humain. Les adultes ont nommé le plus souvent un texte IN et les élèves un texte IA.
Ce concours a créé une réelle émulation dans ces deux classes. Les discussions en salle des profs ont été riches, il a fallu dans un premier temps expliquer l’intérêt de travailler avec l’IA, puis engager les collègues dans leur rôle de jury. Pour finalement qu’une réelle excitation s’empare des jurys adultes qui trépignaient d’envie de savoir quel texte était IA, IN, lequel avait gagné…
Dans tous les cas, les adultes ont pris plaisir à lire ces textes et à réfléchir à la fois sur l’apport professionnel de l’IA et sur la lecture dans leur vie de tous les jours : une réussite ! Les jurys élèves n’ont pas été en reste, eux aussi ont apprécié et été finalement plus critiques et techniciens que les adultes mais tout aussi curieux de savoir quels textes avaient été générés par IA et par IN.
En septembre 2026, le roman de Thélyson Orélien, célébré par la critique, a été retiré de la sélection Goncourt après des accusations d’usage de l’IA : à la lumière de votre expérience, quel regard portez-vous sur cette « affaire » ? En quoi vous semble-t-il nécessaire désormais d’apprendre aux élèves à écrire avec l’IA ?
Cette affaire à mon sens ne se limite ni à un auteur ni à la littérature. Elle a finalement la vertu de nous obliger à nous questionner dans nos choix et nos convictions de lecteur et de consommateur d’art. Pour rappel, Deezer publie 50% de titres générés par IA quotidiennement. De plus, elle ouvre la porte à un débat éthique sur la notion de propriété individuelle et de création mais aussi elle questionne la confiance que nous accordons aux artistes. Ce sont des questions que nous devons soulever avec nos élèves afin de les amener à grandir avec ces nouvelles règles du jeu. Il me semble vain et irresponsable de rejeter l’IA en bloc car il apparaît urgent d’encadrer avec raison et mesure son usage. N’oublions pas que créer un roman avec l’IA ne se résume pas à appuyer sur un bouton. Il faut un humain qui guide la machine par des requêtes précises afin de développer une idée, un style, un cadre, un type de personnage. Il faudra aussi à cet humain interagir avec la machine, corriger les propositions à de nombreuses reprises. L’IA ne crée pas, elle répond à une instruction au mieux elle reformule. Si nous présentons ainsi les choses, nous pouvons amener nos élèves à comprendre que l’IA est un outil, un levier et non un moteur. Nous pouvons leur montrer le gain et les limites, et pointer le plaisir et la fierté qu’on éprouve à faire par soi-même. Selon moi, il ne faut pas avoir peur de la machine mais il faut apprendre à choisir en pleine conscience.
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
Présentation et documents de la séquence
IA : Enfin le temps de la pédagogie ?
