Une génération qui a pu observer les effets des réformes Blanquer sur ses aînés
Disons-le sans détour, ce qui caractérise le macronisme, c’est bien une technique de gouvernement qui consiste à dissimuler les intentions politiques derrière des séries de mesures présentées comme purement techniques et déconnectées entre elles, selon une stratégie du puzzle (Xavier Pons) – autrement dit, à gouverner à partir des organisations du travail. Ce sont ces techniques de gouvernement qui permettent d’expliquer pourquoi la résistance sociale, au moment des réformes, a été si faible. Mais c’est aussi la raison pour laquelle la contestation prend une forme aussi explosive : ceux qui manifestent aujourd’hui ont vu les conséquences des réformes sur leurs aînés. Il savent, désormais, que les notes ne sont plus que des nombres ; que des algorithmes s’occuperont de les classer, de les sélectionner et de les éliminer ; que les portes de l’Université sont en train de se fermer ; et qu’ils seront contraints, lorsqu’ils en auront les moyens, de s’endetter pour étudier dans des boîtes davantage soucieuses de leur chiffre d’affaire que de la qualité de leur enseignant – quand elles ne fraudent pas sur les diplômes qu’elles délivrent.
Les portes de l’Université sont en train de se fermer
Les lycéens qui manifestent aujourd’hui sont en train de prendre conscience des effets des réformes Blanquer sur leurs conditions d’apprentissage et sur leur avenir. Parcoursup, en effet, n’est pas une simple Plateforme de mise en relation de « l’offre de formation » et de « la demande ». C’est d’abord une gigantesque machine de conditionnement influençant les choix ddes élèves Mais c’est surtout un instrument de gouvernance qui a permis d’instaurer la sélection à l’Université, avant de vouloir aujourd’hui en fermer les portes à grand nombre de lycéens.
D’années en années, les lycéens se retrouvant sans affectation à la fin de la procédure n’a cessé d’augmenter, atteignant 126 000 élèves en 2026[1] (20 000 de moins l’année précédente). Parcoursup a ainsi permis d’engraisser l’enseignement privé à but lucratif[2] (dont nombre de ministres de la macronie a rejoint les rangs), au point de créer une « dette étudiante » structurelle comptant dans le PIB – thématique qui apparaît dans les slogans du mouvement : « Déjà endettés à 20 ans ».
A cette exclusion insidieuse des études supérieures, le récent rapport de la « Commission d’enquête sur la capacité des universités françaises à garantir l’excellence académique du service public de l’enseignement supérieur[3] » ajoute de nouveaux usages politiques de la plateforme : renforcer encore la « sélection », augmenter les frais d’inscription, réorienter les recalés vers des « filières professionnelles courtes », engager « l’acte 2 » de l’autonomie des Universités – en somme, abattre l’accès de droit aux études supérieures et transformer la gestion des Universités sur le modèle de l’enseignement à but lucratif pour qu’elles puissent choisir leurs étudiants, décider de leurs tarifs et, au passage, mettre au pas le monde universitaire en donnant aux présidences d’université le pouvoir de nommer et destituer les chefs de laboratoires de recherche.
De fait, les manifestants l’ont bien compris : ni les années de lycée, ni l’obtention du baccalauréat ne sauraient garantir à terme la poursuite des études supérieures.
Parcoursup et Mon Master ont mis en crise le sens de l’effort
Cette rupture générationnelle dans l’accès au Supérieur s’accompagne par ailleurs d’un sentiment d’injustice justifié. En instaurant un traitement algorithmique des dossiers ; en raréfiant les places à l’université et en obligeant au classement aveugle des étudiants, la plateforme Parcoursup a de surcroît introduit une iniquité structurelle de traitement entre les élèves. La suppression du baccalauréat national, comme repère pour les notations du contrôle continu, a transformé la note en nombre, et chaque nombre en rang dans le classement algorithmique. Les plateformes, en effet, ruinent la notion de mérite.
Or, dans le contrôle continu, rien ne garantit un traitement équitable de la notation entre les centaines de milliers de lycéens. Celle-ci diffère (pour de bonnes raisons pédagogiques) d’un enseignant à l’autre et d’un établissement à l’autre. Mais alors, à quoi bon travailler dur, réviser, se préparer aux contrôles, si un 12/20 avec un enseignant est noté 14/20 par son collègue et 16/20 dans l’établissement voisin ? Si un élève de la même classe ne vient qu’aux contrôles faciles et s’absente aux épreuves difficiles pour s’assurer une moyenne anormalement élevée ? Quand le ministre lui-même lâche que « les examens ne reflètent plus le niveau réel des élèves » ? Que Science Po Paris ne tient plus compte des notes de contrôle continu pour la sélection des dossiers ? Comment supporter, en effet, pendant autant d’années et à des âges aussi riches et complexes, l’incertitude de l’avenir et le risque d’une absence de reconnaissance ?
Non seulement Parcoursup entraîne une pression permanente sur les résultats, mais il ne garantit en rien que les efforts engagés seront récompensés. C’est toute l’économie psychique de l’effort qui entre ainsi en crise – car comment endurer les échecs et les difficultés qui grèvent tout parcours scolaire si les efforts engagés sont menacés de pas être reconnus ni récompensés ? Avec le traitement algorithmique des dossiers, il faut avoir le courage de reconnaître que rien ne peut garantir que ce sont les meilleurs dossiers qui obtiennent les meilleures places. La génération qui est dans la rue est même témoin du contraire – le million de vues pour une vidéo d’une lycéenne admise en psychologie ayant remplacé ses lettres de motivation par une recette de brownies parachevant le ridicule et l’iniquité de ce système[4]. Et combien sont les exemples de terrain où, dans une même classe, de moins bons élèves obtiennent des formations que les meilleurs n’obtiennent pas ?
Le cauchemar, d’ailleurs, ne s’arrête plus là pour cette génération. Car à la plateforme Parcoursup s’ajoute, au sortir de la licence, celle de « Mon Master ». Imaginez un étudiant de 18 ans qui parvient à obtenir une place à l’université dans un département de psychologie ; qui sait, dès la première année, qu’il se trouve en concurrence avec tous les autres étudiants pour obtenir une place dans le Master de son choix ; et qui, en fin de troisième année, malgré ses ambitions, se voit éliminé d’un trait par les mots sans compassion des algorithmes : « Aucune demande de formation n’a été à ce jour acceptée » ; et qui, à la fin de tout ce parcours, ne pourra que postuler encore et encore, jusqu’à ce que les désillusions et le désespoir ne le condamnent définitivement à renoncer. Faut-il vraiment être surpris, dans ces conditions, de le voir rejoindre les contestations et que cela prenne un tour explosif ?
Les enjeux écologiques mettent en crise le sens anthropologique de l’école
Aux causes organisationnelles de la colère, s’ajoute pour la première fois, la question écologique. « 35°C, 35 par classe » ; « Avant d’éteindre nos téléphones, pensez à mettre une clim’ ». Les slogans racontent en creux une première prise de conscience. L’été 2026, en effet, a été meurtrier pour la jeunesse. D’abord, chez les victimes de noyades. Ensuite, chez les victimes de déshydratation. Parmi les victimes des dernières canicules, les portraits d’adolescents ont désormais rejoint ceux des personnes âgées. Il faudrait être naïf pour se dire que cela serait sans effets psychiques sur les jeunes consciences. D’autant que ce qui devrait susciter de l’indignation collective et mobiliser l’ensemble de la société est immédiatement banalisé ou réduit à un technosolutionnisme dont l’Etat n’a pas les moyens.
Les élèves de lycée qui ont aujourd’hui entre 15 et 19 ans ont connu le confinement lié au COVID alors qu’ils étaient encore très jeunes ; ils subissent de plein fouet la fin d’un accès de droit au Supérieur et l’injustice sociale des réformes Blanquer ; et voilà qu’ils sont de surcroît exposés à des périls climatiques qui, désormais, peuvent s’avérer mortels pour eux-mêmes. Derrière les blocus ; derrière les slogans bon enfant ; derrière les feux de poubelle, et même derrière la violence, on peut faire l’hypothèse que se tiennent en embuscade les questions indicibles que la jeune génération n’ose formuler à ses aînés : comment a-t-elle pu laisser faire ça ? Comment tolérer de telles iniquités entre les générations ? Comment reconnaître une autorité à un système qui fabrique de l’injustice sociale, et même, la revendique ?
De fait, les enjeux écologiques sont en train de faire rentrer en crise le sens anthropologique de l’école. Ce qui est désormais percuté de plein fouet, c’est une représentation de l’école comme de transmission entre les générations, et une vie politique et économique organisant le sacrifice des conditions d’habitabilité des générations futures. Les enseignants sont désormais engagés dans une contradiction insoluble : à quoi bon transmettre une culture qui n’agit qu’au service de la destruction des environnements ? A quoi bon former des jeunes gens qui ne pourront pas aller à l’Université ? Quel est le sens anthropologique de cette institution, si ce qu’elle prodigue entre en contradiction avec la réalité du monde social ?
Un slogan des manifestants affirme crânement : « Il n’y a pas que les adultes qui peuvent défendre leurs droits ». A l’aune de ces constats, ce qui est certain, c’est que les adultes ont renoncé à défendre ceux de leurs propres enfants.
Gabriel Pérez
[1] https://www.lesechos.fr/politique-societe/education/parcoursup-encore-126500-candidats-sans-affectation-dans-lenseignement-superieur-2241974
[2] Voir, sur ce point, l’instructif rapport parlementaire : Un rapport d’information de l’Assemblée nationale publié en avril 2024 par les députées Béatrice Descamps et Estelle Folest alertant sur le « boom » de l’enseignement supérieur privé à but lucratif et ses dérives.
[3] https://www.senat.fr/salle-de-presse/dernieres-conferences-de-presse/page-de-detail/commission-denquete-universites-8068.html
[4] https://www.franceinfo.fr/societe/education/parcoursup/parcoursup/parcoursup-une-lyceenne-admise-a-la-fac-grace-a-une-recette-de-cuisine_7299894.html
