Judith et Marielle enseignent toutes les deux en maternelle. Lors d’un entretien croisé, elles regardent une vidéo tournée dans la classe de Judith juste avant la récréation. Les enfants terminent leur activité puis, au fur et à mesure qu’ils sont prêts, prennent leur manteau dans le couloir et l’enfilent avant de revenir attendre devant la porte de la classe. Marielle arrête la vidéo.
Marielle : Ah oui ? toi tu les fais sortir chercher leur manteau et ils reviennent dans la classe avec ? Alors dans ma classe on range tout d’abord, on se prépare, et seulement après je les envoie dans le couloir mettre les manteaux. Les manteaux ne rentrent pas dans la classe, c’est pas un vestiaire. Ils reviennent avec les manches à moitié mises, les écharpes qui traînent… bon. Mais surtout ils ont chaud non ? Moi en tous cas je sépare les deux moments. Dans la classe on finit le travail, et quand on sort, on s’habille. C’est la première fois que je vois ça.
Judith : C’est parce que dans l’école on en a eu marre du bouchon dans le couloir. Les porte-manteaux sont tous au même endroit ici et si on envoie tous les enfants en même temps, c’est fini. Ils sont les uns sur les autres et la gestion des habits, de quoi est à qui, c’est ingérable. Et moi, pour l’avoir fait, je me retrouve coincée au milieu de tous les enfants à essayer de fermer les fermetures Éclair. Là, je les envoie par petits groupes, ils prennent leurs affaires, ils reviennent, ils commencent à l’enfiler dans la classe et moi je peux aider tranquillement ceux qui en ont besoin. C’est beaucoup moins chaotique.
Marielle : Oui, bon, ben nous on essaye de tout régler dans le couloir. Je ne les envoie pas forcément tous en même temps forcément, ils peuvent sortir de manière échelonnée et pas en même temps que les autres classes hein. Mais par contre, une fois qu’un enfant a son manteau, il reste dehors. Ce qui me gêne dans ton système, c’est que les élèves qui sont déjà habillés reviennent au milieu de ceux qui terminent encore. Dans la vidéo ça donne que tu en as deux qui ont leur manteau, un qui est encore en train de ranger ses feutres … le signal n’est plus très clair. On est encore en classe ou on est déjà en train de sortir ?
Judith : Mais c’est justement ça, tout le monde ne termine pas au même moment. Si j’attends que le dernier ait fini avant de commencer les manteaux… non vraiment tu connais ça j’imagine. Si je garde les vingt premiers assis à attendre dans la classe, au bout de deux minutes ils commencent à parler, à se lever, à toucher aux affaires. Alors je profite de ce temps-là et ceux qui sont prêts vont chercher leur manteau et comme je t’ai dit après ils ne trainent pas dans le couloir. On essaye dans l’école d’éviter le maximum de flux d’élèves dans les couloirs car on a toutes des classes hyper chargées dans une école qui manque d’espace.
Marielle : Ok ça je comprends bien. Mais du coup tu superposes deux activités et moi ne je pourrai pas faire ça. Ca me fatigue énormément de faire différentes choses en même temps. Quand tout le monde fait la même chose, je sais où regarder alors que toi … tu fais tout en même temps et des activités trop différentes. Tu parles à un élève qui n’a pas fini sa fiche et en même temps tu tournes la tête parce qu’il y en a un qui revient du couloir avec deux manteaux. Moi ça, ça me vide.
Judith : Ouais mais nous c’est avoir tous les élèves en même temps dans le couloir qui nous vide. Une fois dehors, tu n’as plus rien pour les occuper et ceux qui sont habillés en trente secondes après ils s’agitent. Même avec des récrés échelonnées on a trop de problèmes de comportements et d’autonomie dans l’école. Attendre debout en maternelle, on sait ce que ça donne hein, y’en a un qui touche le copain, un autre qui se couche par terre, d’autres qui font la course. Dans ma classe, au moins, j’ai encore un espace organisé.
Marielle : Alors nous effectivement c’est pas la même ambiance et du coup je leur fais vraiment apprendre à attendre dans le couloir. Ça fait partie du truc. Ils s’habillent, puis ils se mettent sur les petits bancs et attendent les autres. Je me dis aussi que si on organise toujours tout pour qu’ils n’aient jamais à attendre, ils n’apprennent pas à attendre. Et l’ATSEM est là de toutes façons ?
Judith : Pas le matin elle est chez les tout petits. Nous on a une ATSEM pour deux classes et même parfois moins. Tu vois qu’il y a beaucoup de classes dans l’école et qu’on a vraiment des déplacements dans les couloirs qui sont problématiques. Et puis aussi, à titre perso, je me dis que quand tu gères tout le temps le groupe comme un bloc homogène, tu crées une attente qui dépend complètement de l’autonomie des autres.
Marielle : C’est-à-dire ?
Judith : Ben déjà les enfants les plus autonomes sont toujours ceux qui attendent le plus.
Marielle : C’est vrai. Oui je vois ce que tu veux dire. Mais chez toi, les plus autonomes ont leur manteau le plus longtemps sur le dos aussi au final. Regarde, lui il est déjà complètement habillé et il reste encore des enfants qui travaillent. Et il doit crever de chaud ! Nous dans notre école on opte clairement pour qu’ils aient un peu d’attente dans le couloir plutôt que de les faire cuire dans la classe.
Judith : Attends il ne reste pas non plus dans la classe trois heures, et puis par exemple le bonnet je le fais mettre dehors. Mais j’avoue, c’est un inconvénient. Par contre, ce que j’aime bien dans notre école avec cette manière de faire c’est que je peux vraiment travailler l’habillage. Je peux me mettre à côté d’un enfant et lui dire : « Cherche ton étiquette, pose ton manteau par terre, mets les bras… » Alors que dans le couloir, tu es toujours dans l’urgence et après tu finis par enfiler les manches toi-même parce que tout le monde attend.
Marielle : Ah, ça c’est intéressant parce que moi je dirais presque l’inverse.
Chercheur : c’est-à-dire ?
Marielle : Ben dans le couloir, le manteau est vraiment l’activité. Ils savent que la tâche c’est justement « on s’habille. » Alors que dans la classe au fond il y a encore plein d’autres choses. Et puis je tiens beaucoup à ce qu’ils apprennent à gérer leurs affaires là où elles sont. Aller à son porte-manteau, reconnaître son emplacement, prendre ses affaires, s’habiller et se mettre en position pour sortir, pour moi c’est une petite chaîne complète. Si tu fais revenir le manteau dans la classe, tu coupes cette chaîne.
Judith : Oui, je la coupe volontairement parce que justement elle est trop compliquée pour certains. Ce qu’on demande à des élèves comme ceux de mon école, de trouver son porte-manteau, de décrocher son manteau, de récupérer son bonnet tout ça, ça fait énormément d’opérations. Nous dans notre école finalement on découpe. Là leur seule tâche c’est d’aller chercher le manteau, ensuite ils reviennent et sont à nouveau sous ma supervision.
Marielle : Après, on le sait, entre septembre et juin, je ne fais pas pareil. C’est vrai qu’au début, tu es habilleuse professionnelle ! Le truc du manteau posé par terre, avec la capuche vers les pieds, les bras dans les manches et hop au-dessus de la tête, je leur apprends et après ils sont fiers de réussir.
Judith : Oui pareil. Mais cette technique, j’arrive mieux à l’enseigner dans la classe. J’ai de la place au sol, je peux montrer à trois enfants en même temps. Dans les couloirs de notre école, si plusieurs enfants posent leur manteau par terre, plus personne ne passe. C’est aussi très matériel, notre histoire.
Marielle : Ça, complètement.
Le mot du chercheur
Cette controverse met en évidence deux dimensions du travail enseignant. La première est le poids du milieu de travail dans les choix pédagogiques. Judith et Marielle ne s’organisent pas différemment parce que l’une aurait trouvé la « bonne » manière de faire et l’autre non. Elles travaillent dans des environnements différents. La largeur du couloir, l’emplacement des porte-manteaux, l’espace disponible dans la classe, le nombre d’élèves ou la présence d’une ATSEM déterminent ce qu’il est possible de faire. Les enseignant·es, comme toutes les travailleuses et tous les travailleurs sont tributaires des espaces et des artefacts à leur disposition, mais ne font pas que s’y adapter. En effet, travailler consiste en définitive à organiser et réorganiser son milieu pour pouvoir agir (Amigues, 2009). Le choix pédagogique est donc toujours, pour partie, un compromis avec les caractéristiques concrètes de la situation de travail.
La seconde dimension apparaît dans les mots employés par les deux enseignantes. Elles disent beaucoup « nous », « dans notre école », « chez nous ». Leurs choix sont ainsi moins présentés comme des décisions individuelles que comme des manières de faire construites et éprouvées collectivement. Clot et Faïta (2000) nomment alors « genre professionnel » cette mémoire collective des façons de faire et de parler qui précède le travailleur ou la travailleuse et lui fournit des ressources pour agir. L’usage d’un « tu » générique (« tu fais… », « tu es obligé de… »), qui ne désigne personne en particulier mais « n’importe quel enseignant » peut par ailleurs aussi faire référence à ce collectif en soi, à ce genre professionnel, à l’intérieur duquel le style personnel s’exprime. Derrière la manière de faire enfiler un manteau se révèle ainsi une manière, collective et située, de faire son métier.
Frédéric Grimaud
Références
Amigues, R. (2009). Le travail enseignant : prescriptions et dimensions collectives de l’activité. Les Sciences de l’éducation – Pour l’Ère nouvelle, 42(2), 11–26.
Clot, Y., & Faïta, D. (2000). Genres et styles en analyse du travail : Concepts et méthodes. Travailler, 4, 7–42.
