Des lycéens en nombre, certes, mais pas que. Mardi 13 octobre, lors d’une nouvelle manifestation lycéenne, la cinquième depuis fin septembre, les élèves du secondaire ont été rejoints par leurs aînés étudiants, ainsi que par des professeurs et même des salariés du privé. Au sein de la manifestation lyonnaise, qui démarrait de la Bourse du travail (3e) pour se rendre à Villeurbanne, sous les drapeaux d’organisations lycéennes, étudiantes, syndicales et politiques, se côtoyaient ainsi des visages quasi poupon et des chevelures blanchissantes.
« Parcoursup est extrêmement oppressant, opaque et inégalitaire »
Charlotte, en terminale dans un lycée de Bron, en banlieue lyonnaise, espère que c’est le début d’une « convergence des luttes », qui pourrait prendre une plus grande ampleur encore le 17 octobre. Un appel très large à manifester a en effet été lancé pour samedi, avec des mots d’ordre tournant notamment autour du pouvoir d’achat, dans une forme de réminiscence des gilets jaunes. « Car le mouvement lycéen aussi est pour tout le monde : les élèves, les profs, les générations futures », souligne Savannah, camarade de Charlotte. Des organisations étudiantes et lycéennes, qui doivent être à nouveau reçues jeudi par les ministres de l’Education et de l’Enseignement supérieur, ont déjà appelé à participer à la mobilisation du 17. La secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, a également appelé « à une grande journée de grève et de manifestation le 5 novembre pour faire converger toutes les mobilisations ».
Les deux lycéennes, dont l’établissement est fermé depuis trois semaines, sont venues une nouvelle fois montrer leur mécontentement contre « Parcoursup, qui est extrêmement oppressant, opaque et inégalitaire », explique Charlotte. Elle critique également « les horaires aberrants, les classes à 35 élèves, la chaleur étouffante l’été et le froid l’hiver dans les salles de classe ». Dans un post sur X, le Premier ministre, Sébastien Lecornu, indiquait, dimanche, que 71 % des contributions sur la plateforme lycéenne évoquaient l’organisation du temps scolaires, 51 % des questions de bâti scolaire et de conditions matérielles, 28% les professeurs absents, 24 % les effectifs par classe et 14,5 % Parcoursup et l’orientation.
Le ministère alerte sur les violences contre les personnels
A Lyon, 11 000 manifestants étaient présents ce mardi selon la préfecture, 15 000 selon les organisateurs. Le 8 octobre, la préfecture du Rhône comptabilisait 3 000 manifestants, et 20 000 le 6 octobre.
Selon le ministère de l’Éducation nationale, environ 5% des professeurs en lycées étaient en grève ce 13 octobre et 214 lycées étaient fermés administrativement, contre 224 le 8 octobre et 800 le 6. Il semblerait – le ministère n’a pas répondu à cette question – que ne soient pas comptabilisés les lycées bloqués par le mouvement. Les remontées de terrain laissent en tout cas penser que les chiffres donnés par le ministère sont sous-estimés.
Le ministère souligne par ailleurs le fait que « les violences restent très préoccupantes : lundi, 20 personnels de l’Éducation nationale ont été blessés, dont 5 chefs d’établissement. Il s’agit du deuxième bilan quotidien le plus lourd pour les personnels depuis le début du mouvement, après celui du 1er octobre ». Il y aurait eu 147 blessés chez les personnels depuis le début du mouvement.
« Que le gouvernement sorte de sa surdité »
Pancarte à la main, Agnès, infirmière retraitée, estime que « les jeunes ont tout à fait raison de se mobiliser et d’insister, en espérant que le gouvernement sorte de sa surdité et de son déni ». Car, pour l’heure, les mesures annoncées – plateforme lycéenne, 3 000 professeurs mobilisés pour les remplacements dans les lycées les plus touchés par les absences… – ne convainquent pas. « On ne sait pas d’où ils sortent, ces profs », s’interroge Jimmy. Professeur de mathématiques au lycée Jacques-Brel de Vénissieux, il « soutient la mobilisation lycéenne, car les revendications rejoignent celles des profs ». En effet, l’intersyndicale de l’éducation (FSU, UNSA Éducation, FNEC-FP-FO, CFDT EFRP, CGT Educ’action et SUD Éducation) a aussi appelé à la grève ce 13 octobre, regrettant que « le gouvernement n’ait toujours pas répondu aux attentes des lycéens ». Elle demande des créations de postes, une hausse des salaires et un plan pour le bâti scolaire.
Jimmy, lui, porte ses griefs principalement contre le manque de personnels médico-sociaux, la fin du classement des lycées en éducation prioritaire, les coupes dans les budgets culturels scolaires, et la réforme du lycée. « J’ai vu que Blanquer assumait sa réforme. D’accord, mais les élèves, eux, sont dans la rue », ironise l’enseignant.
Guillaume, en licence de sciences sociales à Lyon 2, est un des nombreux étudiants à être venus manifester à Lyon, issus des universités, de l’Insa ou encore des écoles d’art. Selon l’Union étudiante, 90 % des universités françaises étaient bloquées ou fermées ce 13 octobre. Le ministère de l’Enseignement supérieur en comptabilisait 35 %, dont Lyon 2 et Lyon 3. « J’ai connu Parcoursup et le fait d’être classé arbitrairement, les inégalités, les réductions budgétaires. A la fac, ça continue, avec ‘’Mon master’’, le manque de profs, des amphis délabrés… », explique Guillaume. Des organisations lycéennes et étudiantes ont d’ailleurs lancé une pétition prônant dix mesures d’urgence pour la jeunesse, qui a recueilli plus de 80 000 signatures.
Si Guillaume vient d’un « quartier défavorisé », Anatole et Charlie, eux, expliquent être scolarisés en première dans un lycée du 4e arrondissement de Lyon plutôt avantagé. « Mais on est là pour soutenir celles et ceux qui n’ont pas les mêmes moyens », souligne le premier. La seconde, elle, se satisfait que la manifestation soit « intergénérationnelle ». Et de prendre rendez-vous le 17 octobre.
A Lyon, si les deux premières heures de la manifestation se sont déroulées dans une ambiance bon enfant, des heurts se sont produits vers midi. Des vitrines de banques et d’assurance et du mobilier urbain ont été dégradés. Les forces de l’ordre ont répondu avec du gaz lacrymogène, ralentissant voire arrêtant le cortège pendant plusieurs dizaines de minute, qui a ensuite repris doucement sa marche. Après de nouvelles échauffourées, peu avant 14 heures, la préfecture a intimé aux organisateurs de mettre fin à la manifestation.
Erwin Canard
