Assumer sa réforme ! C’est ce que fait – un peu seul ? – l’ancien ministre Jean-Michel Blanquer sur les plateaux ces derniers jours. Et cet exercice d’autosatisfaction détonne dans le contexte de mobilisation lycéenne qui a partie liée à sa réforme… Le conseiller régional socialiste Yannick Trigance dénonce le « choix politique (de sa réforme) : faire porter aux élèves et aux familles une responsabilité croissante dans la construction des parcours, plutôt que donner au service public les moyens de garantir une véritable égalité des chances ».
Une politique inégalitaire assumée
« J’assume complètement la réforme ». Dans son entretien au Parisien Dimanche du 11 octobre 2026, Jean-Michel Blanquer persiste et signe. L’ancien ministre de l’Éducation nationale défend sans vergogne et avec une autosatisfaction affirmée la réforme du lycée, le contrôle continu au baccalauréat et Parcoursup, comme si les difficultés rencontrées par les élèves et les enseignants n’étaient que des dommages collatéraux d’une modernisation forcément nécessaire.
En revendiquant fièrement son bilan, Jean-Michel Blanquer illustre les impasses d’une politique éducative qui a fracturé le lycée public, renforcé la compétition entre les élèves et laissé prospérer sans retenue les inégalités sociales.
Cette assurance est révélatrice d’une conception de l’École dont il faut mesurer les conséquences politiques : derrière les discours sur la liberté de choix et la personnalisation des parcours, c’est une mise en concurrence accrue des élèves qui s’est installée, au détriment de l’ambition historique de l’école républicaine : donner davantage à ceux qui ont le moins pour garantir à toutes et tous une véritable égalité de droit à une éducation de qualité.
La liberté de choisir, ça n’est pas l’égalité de droit à une éducation de qualité
Avec la réforme Blanquer du baccalauréat, la suppression des séries générales L, ES et S devait ouvrir une nouvelle ère. Chaque lycéen pourrait désormais composer son parcours à la carte, en fonction de ses goûts et de ses ambitions.
Mais quelle liberté réelle pour un élève qui ne maîtrise pas les codes de l’orientation, ne connaît pas les attendus des formations supérieures et ne bénéficie pas de l’accompagnement nécessaire pour anticiper les conséquences de ses choix ?
Chacun le sait : les familles favorisées disposent plus souvent des informations, des ressources culturelles et des réseaux qui permettent de construire des stratégies scolaires efficaces. Les autres doivent trop souvent se débrouiller avec des informations fragmentaires et des choix dont elles ne mesurent pas toujours les conséquences.
Certes la réforme Blanquer n’a pas pas créé ces inégalités en tant que telles. Mais où est la politique ambitieuse qui aurait dû les combattre ?
Les données de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance sont éloquentes : en 2022, à l’entrée en sixième, seuls 10 % des enfants d’ouvriers obtenaient de bons résultats en français, contre 41 % des enfants de cadres. Six enfants d’inactifs sur cent seulement atteignaient ce niveau. Ces écarts considérables devraient constituer une priorité absolue. Ils imposent de renforcer l’accompagnement des élèves, de donner davantage de moyens aux établissements qui en ont le plus besoin et de combattre les déterminismes sociaux.
Au lieu de cela, la réforme Blanquer a fait de la construction du parcours individuel un élément central du lycée sans garantir partout les conditions permettant à chacun d’en tirer réellement profit.
L’égalité ne se décrète pas en offrant formellement les mêmes choix à des élèves qui ne disposent pas des mêmes ressources pour les exercer.
Parcoursup : une machine à trier qui fabrique du renoncement
Parcoursup est le chef-d’œuvre inavoué de cette mécanique inégalitaire. Là où l’ancien système d’APB – Admission Post-Bac – était certes critiquable, la plateforme de Blanquer a ajouté une couche d’opacité redoutable : des algorithmes locaux, des attendus non publiés dans la clarté, des classements d’appel dont les critères échappent aux candidats comme aux enseignants.
Le résultat est double. D’abord, une ségrégation silencieuse : les candidats des lycées défavorisés, avec des dossiers scolaires plus heurtés et des projets moins « coachés », se voient massivement refuser les formations sélectives, quand les enfants des classes aisées, épaulés par des parents qui connaissent les codes, optimisent leurs vœux comme un portefeuille d’actions.
Ensuite, une détresse psychologique documentée : l’attente interminable, le harcèlement de notifications, le devoir de « candidater partout », la détection tardive des refus. Des enseignants ont décrit des terminales entières plongées dans l’anxiété au moment le plus décisif de leur année.
Blanquer se défend en disant que Parcoursup a « mieux orienté » les lycéens. Mais une bonne orientation suppose une information claire, un accompagnement réel, des places en nombre suffisant dans les filières demandées. Parcoursup n’oriente personne : il affecte, il trie et il fait espérer.
Parcoursup a déplacé la sélection du diplôme vers l’entrée à l’université, sans le dire, et en la niant même, puisque la doctrine officielle persiste à claironner que « l’université n’est pas sélective » alors que des licences entières refusent des candidats par milliers.
La démocratisation de l’enseignement supérieur exige des places, des moyens et un accompagnement à la hauteur des ambitions de la jeunesse. Elle ne peut se réduire à la gestion informatisée de la pénurie.
Un lycée de l’individualisme, une école moins émancipatrice
La réforme du lycée a également bouleversé les repères des élèves et des équipes éducatives. La multiplication des combinaisons de spécialités a complexifié les parcours, tandis que l’offre de formation dépend en partie des possibilités des établissements.
Les choix ne sont pas neutres : ils influencent les perspectives d’orientation et peuvent reproduire les hiérarchies entre disciplines, entre établissements et entre élèves. Quant au contrôle continu, il soulève une question fondamentale : comment garantir la même valeur au baccalauréat lorsque les conditions d’enseignement et les contextes scolaires diffèrent ? Le diplôme national doit demeurer une garantie commune. Il ne saurait dépendre excessivement de l’établissement dans lequel un élève a effectué sa scolarité.
Ces difficultés ne signifient pas que l’ancien système était satisfaisant. Les séries traditionnelles avaient leurs propres limites et reproduisaient elles aussi des inégalités. Mais réformer ne signifie pas nécessairement progresser. Encore faut-il démontrer que les transformations engagées améliorent réellement la réussite de tous.
Or, dans son entretien, Jean-Michel Blanquer préfère défendre ses choix plutôt que tirer toutes les leçons de leurs limites.
Le vrai bilan : une ambition républicaine sacrifiée à la logique de la compétition
Au fond, le problème dépasse la seule personne de Jean-Michel Blanquer. Il révèle un choix politique : faire porter aux élèves et aux familles une responsabilité croissante dans la construction des parcours, plutôt que donner au service public les moyens de garantir une véritable égalité des chances. L’école ne peut pas être un simple espace de compétition où chacun doit apprendre à optimiser ses choix pour se distinguer des autres.
Elle doit être un lieu d’émancipation, de transmission des savoirs et de construction du citoyen. Elle doit permettre à un enfant de milieu populaire d’accéder aux mêmes ambitions scolaires qu’un enfant de milieu favorisé, sans que son avenir soit déterminé par les ressources de sa famille ou le lycée qu’il fréquente.
Cela exige une autre politique : davantage de moyens pour les établissements qui accueillent les publics les plus fragiles, une orientation réellement accompagnée, une offre de spécialités accessible sur tous les territoires, des procédures d’admission transparentes et des capacités d’accueil suffisantes dans l’enseignement supérieur.
Cela exige aussi de faire confiance aux enseignants et de construire les réformes avec les personnels, plutôt que de leur demander de mettre en œuvre des transformations dont les conséquences n’ont pas toujours été suffisamment anticipées.
L’entretien du Parisien n’est pas anodin. M. Blanquer ne défend pas un bilan, il prépare une réhabilitation. Il faut donc le dire clairement : assumer une réforme, c’est en assumer toutes les conséquences, et pas seulement les intentions. C’est assumer les lycéens qui n’ont pas pu prendre les spécialités nécessaires à leur projet. C’est assumer les candidats de Parcoursup laissés sans affectation au mois de juillet. C’est assumer un mouvement lycéen qui crie haut et fort à l’injustice et à l’abandon par un pouvoir aveugle et sourd aux revendications légitimes d’une jeunesse qui veut encore croire en la promesse républicaine.
L’école de la République ne doit pas apprendre aux élèves à se résigner à la compétition et aux inégalités. Elle doit leur donner les moyens de les surmonter. Elle n’a pas pour mission de trier les élèves selon leurs ressources et leurs stratégies, mais de donner à chacun le pouvoir de construire son avenir.
C’est à cette exigence, et non à l’autosatisfaction d’un ancien ministre, que doit se mesurer une politique éducative digne de ce nom. Car les inégalités scolaires, les difficultés d’orientation et les interrogations persistantes sur les effets de ses réformes imposent un débat autrement exigeant.
La République ne se répare pas avec des écrans de plateforme et des discours sur la mérite. Elle exige une école qui donne plus à ceux qui ont moins, des choix contraints par la justice et l’égalité plutôt que par le marché, et une orientation qui accompagne au lieu de trier.
Tout le contraire de ce que M. Blanquer appelle, sans ciller, « sa » réforme.
Yannick Trigance
