Un mouvement social se construit autour de clivages politiques
Ceux qui ont bénéficié d’une transmission de la mémoire syndicale savent qu’une première difficulté qui se pose à tout mouvement de contestation est de faire émerger des revendications claires et identifiées. Or, si la question des moyens (manque d’enseignants, locaux délabrés) est mise en avant, la critique de Parcoursup ne parvient à identifier en quoi la plateforme est une énorme machine à fabriquer de l’injustice sociale et à fragiliser l’investissement dans le travail scolaire.
Ainsi, si nous assistons à une politisation des plateformes – et la plateforme Mon Master, en fin de cycle de licence, devrait connaître le même sort – les lignes de clivage politique n’ont pas encore émergé – au point, d’ailleurs, que la critique de la plateforme ne semble pas empêcher les élèves de se précipiter sur celle du gouvernement se vantant d’avoir obtenu « 40 000 contributions d’élèves » (ce dont on est en droit de douter).
Il existe ainsi un risque de voir le gouvernement jouer la carte de la division en mobilisant l’argument de la « majorité silencieuse », ou en prétendant que les contributions mettent en avant des revendications radicalement contradictoires – sélectionnant alors celles qui vont dans son sens. En somme, comment ne pas réduire cet élan à un ensemble de petites mesures budgétaires concernant le remplacement des enseignants et l’amélioration du cadre de vie, comme si c’était là le cœur des revendications ?
Parcoursup, nœud du mal-être lycéen
Si Parcoursup cristallise bien les revendications, c’est parce que la plateforme impacte le sens de la notation au lycée – et incarne l’accès ou le rejet des lycéens des formations qu’ils convoitent. Clarifier la façon dont Parcoursup s’est rendu maître de l’avenir est une première étape indispensable.
Tout d’abord, ce qui différencie Parcoursup de l’ancienne plateforme APB, c’est que les notes sur APB étaient régulées par les repères nationaux du baccalauréat. Autrefois, les enseignants pouvaient expliquer à leurs classes qu’ils notaient « plus généreusement », « avec plus d’exigence » ou comme « au baccalauréat ». Dès lors que les résultats du contrôle continu étaient supérieurs ou inférieurs aux résultats de l’examen final, la pondération du dossier pouvait se faire de façon cohérente. Mais en supprimant le baccalauréat dans sa forme historique, les réformes Blanquer ont fait disparaître les repères de notation qui régulaient le contrôle continu. Les enseignants ont eux-mêmes accepté de décorréler leur notation des règles de notation du bac.
Il y a parfois de nombreux points d’écart entre leur moyenne annuelle dans leurs classes et la moyenne des résultats de leurs élèves au baccalauréat – ce dont ne tient pas compte la plateforme. Dès lors, les notes de contrôle continu ne bénéficient d’aucune harmonisation nationale et sont soumises à de nombreux biais de notation – au premier rang desquels, la crainte pour les enseignants de perdre leurs effectifs en notant sèchement leurs élèves. In fine, Parcoursup a transformé la note en nombre, et le nombre en rang – sans que ce dernier ne corresponde au niveau réel des élèves. En somme, avec Parcoursup, rien ne peut garantir que ce sont les meilleurs élèves qui obtiennent les meilleures places.
D’autre part, Parcoursup n’est pas une simple plateforme « apolitique », mais un instrument au service de politiques néolibérales mal identifiées. En diminuant chaque année le nombre de places dans les cursus universitaires, le pouvoir politique utilise Parcoursup comme un moyen d’instaurer la sélection, mais surtout, de fermer progressivement les portes de l’Université à toute une génération. Parcoursup est une gigantesque machine à laisser les élèves sur le carreau.
De plus, cette raréfaction des places s’accompagne d’une réorientation massive des étudiants vers l’enseignement privé à but lucratif – autrement dit, Parcoursup a servi à la transformation d’un secteur public en services marchands. Le rapport de la « Commission d’enquête sur la capacité des universités françaises à garantir l’excellence académique du service public de l’enseignement supérieur[1] » annonce le programme à venir avec « l’acte deux de l’autonomie des universités », c’est-à-dire la pleine transformation des universités en entreprises lucratives.
Décrire ces mécanismes n’est évidemment pas simple. Mais c’est la première condition pour bâtir le récit dont toute contestation a besoin. Il suppose, au-delà de la déconstruction analytique, d’élaborer un contre-discours capable de penser ce que serait un système juste et équitable.
Construire des revendications : que serait un système juste et équitable ?
Lors des grandes grèves de 1995, les syndicalistes chevronnés s’étaient fédérés autour d’une idée : pour qu’un mouvement social réussisse, il est indispensable de créer des « index », c’est-à-dire des repères capables de faire plier le gouvernement. Par chance, Alain Juppé avait déclaré qu’il ne ferait rien tant qu’il n’y aurait pas « un million de personnes dans la rue ». Cet index, les syndicalistes s’en sont saisis, et le million atteint, Juppé dut reculer.
Mais comment abolir une plateforme qui est déjà institutionnalisée ? Comment renverser Parcoursup et défendre un autre modèle d’organisation d’accès au Supérieur ? Comment structurer la mobilisation autour d’index, c’est-à-dire d’objectifs revendicatifs identifiés ?
Le premier axe, semble-t-il, est déjà de rendre les effets politiques de Parcoursup transparents. En effet, ce dont jouit Parcoursup, c’est d’une opacité totale. Un index indispensable semble donc être d’exiger la mise à disposition publique de tous les algorithmes utilisés par chaque formation, et ce, depuis la création de Parcoursup. Comment, en effet, les formations s’y prennent-elles pour sélectionner, trier, éliminer des dizaines de milliers d’élèves ?
Le second index possible exige de reconstruire des repères de notation harmonisés pour le contrôle continu – autrement dit, de redonner une place centrale au baccalauréat comme ensemble de repères nationaux. Cette exigence s’accompagne nécessairement d’une transformation du calendrier et permet potentiellement de répondre au sentiment de surcharge dont se plaignent les lycéens (et les enseignants en classe de terminale). En effet, pourquoi ne pas avancer le baccalauréat au mois d’avril, organiser les corrections et les rattrapages sur le mois de mai, avant de libérer les lycéens au mois de juin, en assumant de leur laisser un temps de liberté mérité avant l’entrée dans le Supérieur ? Et pourquoi pas ne pas utiliser ce mois de juin libéré pour introduire un véritable service civique national, ou mobiliser les enseignants libérés sur la remise à niveau des élèves en difficulté, c’est-à-dire réorienter leur activité vers des missions de justice sociale ?
Le troisième index possible, exige de réaffirmer le droit des bacheliers à accéder à l’Université. Le baccalauréat, en effet, est le premier diplôme universitaire et les réformes Blanquer n’ont pas aboli les droits qu’il confère. Mais avec Parcoursup, ils ont rendu ce droit caduc, sans le supprimer, en imposant des jauges. Politiser ces jauges ; défendre le droit des bacheliers à obtenir une formation à l’Université ; attaquer les Etats sur la contradiction entre les principes du droit et les règles des plateformes peut constituer un second axe revendicatif.
Enfin, un dernier axe revendicatif est en train d’émerger et mériterait d’être davantage identifié, c’est celui qui porte sur les droits des générations. Derrière les slogans sur les classes à 35 degrés pointe une angoisse générationnelle concernant l’habitabilité du monde de demain. Qu’est-ce qu’une génération est en droit d’attendre de celles qui la précèdent ? Si la contestation des lycéens n’aboutit qu’à l’obtention de volets et de climatiseurs, alors elle aura manqué une opportunité historique pour signifier qu’elle est littéralement une génération sacrifiée, au regard des conditions climatiques et environnementales dans lesquelles auront vécu leurs aînées. Défendre un droit des générations suppose d’exiger une écologisation du travail et des modes de consommation. La politisation de l’école ne saurait se faire sans affronter les grandes questions de l’avenir.
Gabriel Pérez
[1] https://www.senat.fr/salle-de-presse/dernieres-conferences-de-presse/page-de-detail/commission-denquete-universites-8068.html
