« Ici, tout le monde a la foi »
Ce fut revigorant. La vingt-cinquième université d’automne de la FSU-SNUipp, syndicat majoritaire dans le premier degré, s’est tenue à Port-Leucate, le 16, 17 et 18 octobre 2026. Vingt-trois conférences et tables rondes étaient organisées sur trois jours pour donner aux participant•es la possibilité de réfléchir à des sujets qu’ils et elles rencontrent au quotidien, dans leur métier de professeur•es des écoles, de professeur•es spécialisé•es, de PEMF (Professeur•es des Écoles Maîtres Formateurs) et de directeur•ices.
Cette année, l’UDA a réuni 331 participant•es. Ici, tout le monde se tutoie sans se connaître et, pendant trois jours, on échange des idées pédagogiques, on partage son quotidien de classe, on convoque ses souvenirs, on se donne des conseils, on se soutient. Et, la nuit tombée, on joue du yukulélé et on danse avec vue sur la plage. On se sent membre d’une grande communauté unie par des valeurs, par une mission. Comme le dit de manière informelle la co-secrétaire générale du syndicat face à qui je suis assise lors du dernier repas, le dimanche midi : « Ici, tout le monde a la foi ». Et c’est sacrément réconfortant.
Quelle conférence vous a le plus plu ?
La veille, pour le dîner, j’avais vu une table avec une place libre. On m’avait accueillie à bras ouverts. C’était une équipe de profs des écoles de région parisienne : « Tu viens d’où, toi ? ». Je me présente. Puis, à mon tour de poser les questions : « Quelle conférence vous a le plus plu ? ». Les réponses divergent. La conférence sur l’initiative menée par le personnel de l’école élémentaire Louis Pasteur, à Lyon, a marqué une partie de la tablée. Les cinq enseignant•es de cette école classée REP ont choisi de créer des classes multiâges, réunissant les élèves du CP au CM2. Ils et elles ont adopté une pédagogie mettant l’hétérogénéité de leurs élèves au centre de leur travail et ont constaté une amélioration du climat scolaire, un accroissement de la coopération et de l’entraide entre les élèves d’âge différents. Ce travail d’équipe, accompagné d’une réflexion collective, a donné lieu à la publication d’un ouvrage, mais n’a pas convaincu l’administration, qui se réserve la possibilité de mettre fin à cette initiative atypique, actuellement sur la sellette[1]. Mais comment prouver l’efficacité d’une telle réorganisation ? Comment mesure-t-on l’amélioration de la sérénité des enfants à l’école, et leur envie de venir en classe ?
De l’autre côté de la table, on a été emballé par la conférence de Médéric Gasquet-Cyrus intitulée « Avoir ou ne pas avoir l’accent ? ». Comment l’école se comporte-t-elle envers les accents, ceux des élèves comme des enseignant•es ? Que tolère-t-elle et, au contraire, comment l’institution scolaire organise-t-elle des discriminations sur la base de la « glottophobie » ? Le sujet n’est pas habituel et l’orateur, par son talent, a emporté son public et l’a amené à réfléchir à beaucoup d’impensés.
L’intervention d’Armelle Bossière, femme de théâtre, dramaturge et metteure en scène, habituée des ateliers avec les enfants et les adolescent•es, a également beaucoup plu. Elle a fourni à l’assistance des exemples concrets de propositions pédagogiques et de mises en pratiques possibles pour offrir de nouveaux moyens d’apprendre et de s’épanouir à nos jeunes élèves.
Pour ma part, ma préférence va à la conférence intitulée « Évaluer sans discriminer et sans violence », qui a amené tout un chacun à questionner ses propres pratiques. Affirmant que « l’évaluation est un geste professionnel politique », Murièle Couilleau et Véronique Stéphan mettent en avant les principes d’une évaluation qui ne provoque pas chez les élèves la résignation. Mais comment abandonner les marqueurs de performance ? Comment éviter la mise en compétition des élèves, qui passent leur temps à se comparer ? Comment être le plus transparent possible dans ses critères d’évaluation, dans les énoncés des exercices et dans les objectifs donnés ? Comment permettre aux élèves de refaire ce qu’ils n’ont pas réussi ? Comment provoquer chez elles et eux « l’état de flow » qui caractérise la personne plongée dans une activité dans laquelle elle s’engage et trouve satisfaction dans son accomplissement ? Comment changer de modèle évaluatif dans une société et une institution qui poussent toujours à évaluer plus, à classer plus ?
Il faut, rappellent Murièle Couilleau et Véronique Stéphan, convaincre les parents de la plus-value apportée, pour leur enfant, à ces changements de modes d’évaluation. L’idéal est d’engager une réflexion à l’échelle de l’équipe éducative de toute l’école et d’appliquer ces transformations de manière collective. Il faut rassurer tous les acteurs de la communauté éducative : la fin de l’évaluation traditionnelle en élémentaire ne compromet pas la capacité du futur lycéen ou de la future lycéenne à décrocher son bac ! Et surtout, il faut avoir l’audace de s’émanciper de certains dogmes éducatifs : est si on dispensait les élèves dont on sait qu’ils savent faire l’exercice de passer l’évaluation en leur proposant une autre tâche ? Et si on surévaluait certains élèves pour les mettre en état de réussite et faire « que l’échec ne soit qu’une réussite reportée » ? Les deux intervenantes encouragent également les collègues à ménager des temps de réussite collective, par-delà l’individualisation des évaluations, par exemple en mettant en place des chorales, en proposant la réalisation collective de fresques, etc.
Nul doute que les participant•es de l’UDA ont tous et toutes été marqué•es par la table-ronde en plénière, le samedi soir, consacrée aux violences sexistes et sexuelles sur les enfants, en présence de Nathalie Mathieu, ex-coprésidente de la Ciivise, Mai Lan Chapiron, autrice et présidente de l’association Mille Miettes, et Emmanuelle Piet, médecin de PMI et présidente du Collectif Féministe Contre le Viol. Aucun tabou dans cette discussion autour d’une réalité que vivent en moyenne trois enfants par classe. La discussion s’ouvre sur l’expérience de Mai Lan Chapiron, elle-même victime d’inceste, sur son enfance et son adolescence assaillies par la tristesse, les doutes et la méfiance envers tous les hommes de sa famille, souvenirs qui constituent aujourd’hui son moteur pour intervenir dans les écoles et proposer, comme artiste, des albums pédagogiques à destination de différentes classes d’âge, des maternelles aux CM2.
Nathalie Mathieu et Emmanuelle Piet complètent ses propos avec des chiffres qui frappent l’audience : 94% des cas de violences sexuelles sur mineurs viennent de proches des enfants ; dans 92% des cas, l’adulte auquel l’enfant se confie ne le protège pas. Dans ces circonstances, l’école a un rôle fondamental à jouer dans la détection et le signalement de ces crimes. Elle est actuellement à l’origine de 23% des signalements de violences sexuelles sur mineurs. La mise en place de l’EVAR et la loi intégrale contre les violences sexuelles et sexistes contre les femmes et les enfants devraient améliorer le rôle de l’institution scolaire dans la détection de ces crimes. Les intervenantes ont rappelé, à ce sujet, la manière de reconnaître les comportements suspects d’enfants, possibles signaux faibles d’une situation d’inceste.
Elles rappellent la conduite à tenir pour la communauté éducative face à une révélation de violence sexuelle : ne jamais minimiser les faits, ne jamais promettre le secret, croire l’enfant. Et, bien sûr, ne pas se contenter de rédiger une information préoccupante : la violence sexuelle sur mineurs doit faire l’objet d’un signalement au procureur de la République. Des associations comme le Collectif Féministe Contre le Viol se sont engagées dans des démarches d’accompagnement pour ces procédures et proposent un numéro gratuit, anonyme et confidentiel consacré aux violences sur mineurs joignable du lundi au vendredi, en journée (0 805 802 804).
Faire le pont avec les lycéens et lycéennes en lutte
C’est à moi que revient la charge de clôturer cette université d’automne en plénière, le dimanche matin. Je m’efforce de tisser un parallèle entre les discussions menées tout au long de ces trois jours et le mouvement social en cours. Des collègues avaient lancé une manifestation dans la cour, la veille, en soutien au mouvement national du 17 octobre.
En projetant quelques photos de pancartes prises dans les manifestations, je rappelle la centralité de nombreuses questions abordées tout au long de ces trois journées dans la mobilisation des lycéens et lycéennes. Tout d’abord, les enjeux autour du financement de l’école, présentés la veille par Clémence Cardon-Quint ; la dénonciation du racisme systémique dans l’institution, étudié par Francine Nyambek-Mebenga le vendredi ; la désillusion des lycéens et lycéennes face aux beaux concepts de méritocratie et d’égalité des chances, analysés de manière critique à l’UDA par Ariane Richard-Bossez et Julien Vitores ; la dénonciation, par le mouvement lycéen, des évaluations constantes, du stress afférent, et l’enfer de Parcoursup, qui rejoignent l’exposé de Murièle Couilleau et Véronique Stéphan ; le soutien apporté par de nombreux enseignants et enseignantes aux revendications, qui questionne les notions de neutralité du personnel éducatif et son obligation de réserve, notions au cœur de la conférence de clôture, qui retrace le parcours d’enseignantes entrées en dissidence lors de l’affaire Dreyfus.
Les réflexions menées à Port-Leucate nous rapprochent donc des lycéens et lycéennes en lutte. Ne militons-nous pas tous et toutes, de la maternelle à l’enseignement supérieur, pour réformer une école trop injuste, voire pour la révolutionner, et la rappeler à sa mission première, l’émancipation de chacun et chacune ?
Sur le chemin du retour, une participante envoie un message enthousiaste dans la boucle WhatsApp : « Je repars avec une bonne énergie pour les luttes à venir et des mots et des éléments nouveaux pour mieux appréhender les injonctions à venir et les politiques insidieuses de plus en plus présentes. » On rentre chez soi « énergétiquement rechargé•es », pour reprendre les mots d’une autre collègue.
Mélanie Fabre
[1] Françoise Carraud (coord.), Quatre classes multiâges en milieu urbain : Les classes du rez de chaussée, Paris, L’Harmattan, 2025.
