On peut prendre pour exemple notoire l’institution de l’Ecole républicaine et laïque qui, loin d’être limitée aux dates emblématiques de 1881 et 1882, a duré une décennie. On peut le voir en situant clairement la loi dite « Goblet » du 30 octobre 1886 généralement présentée comme son achèvement.
Cela peut aider à mieux percevoir l’étendue de ce qui peut être envisagé et son tempo, après la parution du « Manifeste du Café pédagogique » coordonné par Djéhanne Gani et Philippe Meirieu et leur appel « Pour une mobilisation générale en faveur de l’Ecole » signé par un collectif de chercheurs, syndicalistes et personnalités du monde associatif paru dans Le Nouvel Obs du 28 octobre dernier.
De 1879 à 1889
9 août 1879 : loi Paul Bert imposant l’ouverture d’une école normale primaire de filles dans chaque département. 13 juillet 1880 : création de l’école normale supérieure de Fontenay-aux-Roses pour la formation des professeures des écoles normales primaires de filles. 21 décembre 1880 : loi Camille Sée créant l’enseignement secondaire public de jeunes filles. 26 juillet 1881 : création de l’école normale supérieure de filles pour former les professeures de l’enseignement secondaire féminin. D’abord la question de l’enseignement public des filles et son encadrement.
Au milieu, les deux lois « emblématiques » 16 juin 1881 : loi Ferry imposant la gratuité absolue de l’enseignement dans les écoles primaires publiques. 26 mars 1882 : loi Ferry sur l’instruction obligatoire de 6 à 13 ans, qui laïcise les programmes des écoles publiques et retire aux ministres des cultes le droit de surveiller et d’inspecter.
30 décembre 1882 : création de l’école normale supérieure de Saint-Cloud, pour former les professeurs des écoles normales primaires de garçons. 30 octobre 1886 : loi Goblet sur l’organisation de l’enseignement primaire, prescrivant notamment la laïcisation des personnels des écoles publiques. 19 juillet 1889 : loi sur les dépenses d’enseignement primaire, instituant notamment la rémunération des enseignants publics par l’Etat.
On aura remarqué la grande attention portée en début puis en fin de cette décennie à la question de la formation et du statut des enseignants, et à leur encadrement.
La loi Goblet du 30 octobre 1886
La loi dite « Goblet » du 30 octobre 1886 s’inscrit pleinement dans cette question fondamentale et de longue date. Il est finalement revenu à René Goblet de faire adopter par le Sénat le projet de loi rédigé en 1882 par Paul Bert et présenté au Conseil des ministres par Jules Ferry. Il n’est donc pas, à proprement parler, l’auteur du projet qui avait été voté par les députés dès 1884, même s’il le défend avec habileté et opiniâtreté au cours de plusieurs séances contre l’opposition de droite, notamment sur l’article 12 qui concerne la laïcisation. In fine, René Goblet indique, dans ses Mémoires, que l’essentiel de la loi est dû aux directeurs de l’enseignement qui restent en fonction de nombreuses années…
La loi du 30 octobre 1886 institue que les maîtres congréganistes doivent être remplacés dans les écoles communales publiques dans un délai de cinq ans maximum par des instituteurs laïques, les institutrices congréganistes au fur et à mesure que leurs postes deviennent vacants. Si la mesure visant les maîtres congréganistes est plus expéditive que celle ayant trait aux institutrices, c’est qu’elle est plus facile à prendre car ceux-ci sont déjà très minoritaires dans l’enseignement primaire public masculin. En 1886, au moment du vote de la loi, sur cent élèves garçons du primaire, 82 se trouvent dans le public laïque, 6 dans le public congréganiste, 10 dans le privé congréganiste et 2 dans le privé laïque. En revanche, sur cent élèves filles du primaire, 49 seulement sont dans le public laïque, 23 dans le public congréganiste, 24 dans le privé congréganiste et 4 dans le privé laïque
Alors que sur 100 garçons dans le primaire public, il n’y a que 7 d’entre eux encadrés par des congréganistes, sur 100 filles dans le primaire public il y a 32 d’entre elles éduquées par des congréganistes. La mise en place de la laïcisation du personnel de l’enseignement primaire public sera donc plus longue et plus délicate pour ce qui concerne les filles. Mais c’est là aussi que se situe l’enjeu essentiel.
En 1902, à la veille des mesures d’Emile Combes interdisant aux congrégations d’enseigner, 13% des filles de l’enseignement primaire public seront encore encadrées par des institutrices congrégationnistes (et 58% des filles seulement sont alors scolarisées dans le public laïque contre 83% des garçons). Rien n’est simple et les dates « emblématiques » contribuent à l’occulter.
Claude Lelièvre
Dans Le Café pédagogique
Parions sur l’École et l’éducation : Un manifeste pour une école du temps long
