« En réalité le nouveau socle est une sorte de résumé de toutes les injonctions qui se sont empilées depuis des années » estime Denis Paget sur le socle commun de connaissances, compétences et de culture publié en avril 2025. Il regrette que « chaque discipline se définisse de manière autonome sans que personne n’essaye de penser la cohérence d’ensemble et de fixer des objectifs communs de formation de tous les élèves ». Pour le membre du CICUR, ancien membre du Conseil supérieur des programmes, ancien SG du SNES. ancien professeur de lettres modernes, « tant que l’on ne s’attellera pas à repenser l’ensemble des savoirs, leur cohérence et leur enseignabilité à l’aune des grands enjeux de notre société, on continuera à charger une barque qui prend l’eau de toute part et s’apprête à sombrer… »
Pour commencer, pouvez-vous rappeler l’histoire du socle commun avant 2015 ?
Depuis le milieu des années 90 la question de ce que l’on devrait enseigner dans l’école française a fait l’objet des travaux de diverses commissions mais n’a presque jamais donné lieu à des débats de grande ampleur associant la totalité de la nation. En 1996 le rapport de R. Fauroux remis à A. Juppé préconisait « un kit de survie » organisé en 6 familles de « savoirs primordiaux[1] ». J. Chirac comptait en faire un des éléments du referendum sur l’école qu’il voulait organiser mais que refusait F. Bayrou alors ministre de l’Éducation nationale. En 2003 Luc Ferry lance un « grand débat » sur l’école, piloté par C. Thélot, débouchant sur « deux piliers » : la langue française et les mathématiques ; « deux compétences » : l’anglais de communication internationale et les technologies de la communication ; et l’«éducation à la vie en commun ». Parallèlement la commission européenne publiait un cadre européen de 8 « compétences clés ». Le ministre de l’Éducation F. Fillon supprime le Conseil national des programmes qu’avait créé L. Jospin en 1989 et le remplace par un Haut Conseil de l’Éducation qui reprendra en 2005-2006 l’essentiel du cadre européen et qui l’intégrera à une nouvelle loi sur l’Éducation votée par l’Assemblée nationale. Ce sera le premier « socle commun » dont la caractéristique principale reposait sur une conception du minimum culturel à côté de programmes disciplinaires beaucoup plus complets, notamment en mathématiques.
Ce socle faisait la part belle au français et aux éléments de mathématiques et rassemblait sous l’appellation « culture humaniste » toutes les autres disciplines scolaires, excluant presque totalement l’éducation physique et la technologie mais ajoutant l’acquisition de « compétences sociales et civiques, l’accession à l’autonomie et l’acquisition de l’esprit d’initiative ». Le tout validé par un « livret de compétences ». Ce fut également le début des « évaluations diagnostiques » promises à l’extension que nous vivons aujourd’hui. La loi sur l’éducation du ministre socialiste V. Peillon crée un Conseil Supérieur des Programmes dont le premier travail en 2015 consiste en une réécriture du « socle commun de connaissances, de compétences et de culture ».
L’originalité de ce socle consiste à en faire la matrice de l’ensemble des connaissances et capacités disciplinaires et éducatives, formant une culture commune et non pas une simple réduction des programmes des disciplines habituelles. Cette matrice reposait sur 5 « domaines[2] » ; charge ensuite aux diverses disciplines d’apporter leur contribution. Ce travail aurait nécessité beaucoup de temps mais la ministre de l’époque, parachutant une réforme du collège applicable sur les 4 niveaux en même temps à la rentrée suivante et conservant le diplôme traditionnel du brevet a interrompu cette traduction disciplinaire du socle commun. Dix ans après les 3 derniers ministres d’E. Macron se sont lancés dans une réécriture du socle. Le Conseil Supérieur des Programmes vient de publier un nouveau projet.
Quels objectifs pour ce cadre ?
Le socle de 2015 tenait en une dizaine de pages ; le nouveau projet en a presque 70. Avant même sa validation par la Ministre, de nombreux programmes sont publiés ou en chantier pour la scolarité obligatoire. Ce calendrier en dit long sur la relation entre le socle et les programmes disciplinaires : le socle n’est pas la matrice des programmes dont les diverses disciplines pourront continuer à vivre leurs logiques strictement disciplinaires, cloisonnées et hiérarchisées. Chaque discipline se définit de manière autonome sans que personne n’essaye de penser la cohérence d’ensemble et de fixer des objectifs communs de formation de tous les élèves. Cette réécriture a été réalisée par un groupe de travail de 14 inspecteurs généraux et n’a donné lieu à aucune consultation de grande ampleur alors qu’il s’agit de l’avenir de générations entières.
Et 10 ans après, quels changements dans le socle ?
En réalité le nouveau socle est une sorte de résumé de toutes les injonctions qui se sont empilées depuis des années : 12 éléments de culture commune, 6 éléments d’apprentissages éthiques et d’aptitudes de civilité sous forme de compétences. Les 2 apprentissages dits « fondamentaux » de français et de mathématiques ne renient rien du passé Blanquer, auxquels s’ajoutent les apprentissages désignés également comme fondamentaux dans les 8 autres disciplines et les 7 éducations transversales et autres parcours de formation. Suivent deux chapitres qui précisent la contribution des disciplines scolaires aux éléments de culture commune et la contribution des différents champs disciplinaires aux apprentissages fondamentaux de français et de mathématiques sous forme de tableaux qui tentent de démontrer que tout est dans tout et réciproquement…
Cette façon de concilier les contraires aboutit à valider l’empilement des programmes disciplinaires, des éducations transversales, des parcours de formation, auxquels s’ajoutent maintenant des compétences psychosociales qui n’ont rien à envier au néo-management des entreprises : tout est ramené aux individus responsables de leur destin ; rien n’est dit sur la socialisation au sein de la classe et de l’école ou de l’établissement.
Que pensez-vous de cette évolution ?
Tant que l’on ne s’attellera pas à repenser l’ensemble des savoirs, leur cohérence et leur enseignabilité à l’aune des grands enjeux de notre société on continuera à charger une barque qui prend l’eau de toute part et s’apprête à sombrer…
Propos recueillis par Djéhanne Gani
Le socle commun de connaissances, compétences et de culture publié en avril 2025
[1] Savoir lire, écrire et parler ; savoir calculer et disposer d’une connaissance élémentaire des figures et des volumes ; compréhension de l’espace et du temps ; exercice raisonné de l’observation ; éducation du corps et de la sensibilité ; apprentissage des codes et des valeurs de civilité et de citoyenneté.
[2] 1) les langages pour penser et communiquer ; 2) les méthodes et outils pour apprendre ; 3) la formation de la personne et du citoyen ; 4) les systèmes naturels et les systèmes techniques ; 5)les représentations du monde et l’activité humaine.
