« Comment la France peut-elle engager un tel recul en arrière ? » demande Stéphane Germain, principal de collège et auteur en éducation. Il revient dans cet article sur la disparition programmée des compétences au collège qu’impliquent les nouveautés du DNB et ses enjeux.
Les autorités éducatives françaises ne font pas mystère de leur volonté de mettre à bas l’approche par compétences dans les collèges. L’arrêté du 10 avril 2025, portant sur les nouvelles modalités d’attribution du DNB, avait déjà donné le ton. L’article 1, précisant que le contrôle continu reposerait désormais sur la moyenne des moyennes annuelles de l’ensemble des disciplines de la classe de troisième – en lieu et place du scoring attaché aux 8 domaines du socle commun de compétences – était annonciateur de la déconstruction à venir. Celle-ci a été précisée par une note de service, parue au BO du 4 septembre 2025 indiquant clairement, dès son introduction, que le nouveau mode de calcul met fin au système antérieur de notation sur 800 points. A l’heure où, sous l’impulsion des organismes internationaux (UNESCO, OCDE, Parlement européen), l’approche par compétences se généralise dans les systèmes éducatifs, la France rejoint les pays qui engagent leur service public vers une forme de repli national-populiste teinté de technicisme, l’élitisme et d’autoritarisme. Analyse.
Etat des lieux des compétences
L’approche par compétences est née d’une réflexion de fond, portée par les organismes internationaux, sur la raison d’être de l’éducation. L’approche est globale, elle cherche à donner du sens aux apprentissages. Cette réflexion conduit naturellement à redéfinir les attendus nationaux des systèmes éducatifs. Les référentiels de compétences, exprimant l’ensemble des capacités que les élèves acquièrent tout au long de leurs apprentissages, viennent supplanter les prescriptions programmatiques disciplinaires portant majoritairement sur des savoirs à dominante techniciste. Cette vision de l’éducation met en avant des grands domaines de compétences en intégrant largement les dimensions socio-émotionnelles et comportementales dans les objectifs d’apprentissage. Elle cherche à se départir d’une vision trop mécaniste de l’éducation. Il s’agit de sortir d’une approche purement transmissive des savoirs en élargissant les attendus nationaux aux procédés de socialisation, aux capacités de coopération, à l’apprentissage du vivre ensemble, à la construction en intelligence collective, à la démarche de conception stratégique, etc.
L’approche par compétences a fait une entrée timide dans les systèmes éducatifs, au début des années 2000. Pour les enseignants, il s’agit d’un changement de paradigme, puisqu’ils sont invités à identifier des compétences transversales et à intégrer dans leurs séances d’apprentissage des compétences qui n’étaient pas explicitées précédemment.
En France, l’approche par compétences dans les collèges a été largement entérinée par l’institution en 2015. Sans reprendre intégralement les 8 domaines du socle commun européen – les compétences psycho-sociales et les compétences d’entreprenariat (entendues comme les capacités à construire un projet) sont pratiquement absentes -, la version française présente toutefois des domaines de compétences cohérents, mettant en avant l’importance de l’action collective, de l’apprentissage de la vie en société, de la compréhension des normes sociales, de la connaissance de soi, de la maîtrise de méthodes, etc. Mais surtout, à partir de 2015, le cadre général de l’évaluation bascule d’une logique sélective par les notes à une logique descriptive qui favorise la coopération plutôt que la compétition. L’examen final, le DNB, repose ainsi sur un scoring sur 800 points répartis selon les 8 domaines de compétences.
Logique de diffusion
Ainsi, à partir de 2015, les collèges sont invités à basculer dans une approche par compétences. Pour les enseignants des différentes disciplines, il s’agit d’identifier collectivement l’ensemble des compétences du socle ainsi que la contribution de chacune des disciplines à ces attendus présentés de manière globale aux élèves. Car les disciplines ne s’effacent pas avec les compétences, bien au contraire. Elles s’articulent les unes aux autres selon une logique de cohérence globale. De même, les savoirs ne disparaissent pas avec les compétences, bien au contraire. Ils prennent tous leurs sens dans la démarche descriptive des acquisitions globales faites par les élèves.
L’approche par compétences est ainsi un puissant vecteur de décloisonnement disciplinaire. Elle invite à construire des collectifs de travail dans les établissements scolaires afin de porter un regard commun sur les attendus nationaux pour faire ressortir la contribution de chaque discipline d’enseignement aux objectifs d’apprentissage. La logique n’est pas prescriptive. La démarche n’est pas imposée. Le basculement de l’approche disciplinaire aux domaines de compétences est laissé à la discrétion des établissements scolaires. Seuls les collèges qui le veulent, peuvent abandonner la logique de la notation disciplinaire et adopter une approche globale de l’évaluation reposant sur la description des niveaux de maitrise des compétences attendus. Cela suppose une volonté collective des enseignants. Cela permet alors de recentrer les apprentissages sur les attendus nationaux en sortant de la logique de classement propre aux systèmes de notation disciplinaire.
En 2015, dix ans après, quelle est la réalité de terrain ? En l’absence d’enquête réalisée par les autorités éducatives, il n’existe pas de chiffres exhaustifs nationaux et il est difficile de donner une réponse totalement fiable. L’accompagnement de l’institution vers les compétences a été très variable selon les académies. De nombreux corps d’inspection se sont sentis démunis, voire dépossédés de leurs prérogatives, face à une démarche qui ne met pas au premier plan les disciplines d’enseignement. A l’inverse, le dynamisme des réseaux pédagogiques a fonctionné à plein selon une logique de diffusion des bonnes pratiques. Si l’on devait faire une cartographie de l’approche par compétences dans les collèges, on identifierait aisément une forme de contagion territoriale avec des foyers très marqués dans certaines académies : Orléans-Tours, Rennes, Nantes… Dans ces académies, les collèges sans notes semblent être largement majoritaires.
Remise en cause institutionnelle
Consternation à tous les étages
Dans les collèges sans notes, que l’on estime entre 30% à 40% à l’échelle du pays, c’est la consternation généralisée. Les enseignants les plus impliqués, ceux qui avaient jusque-là un retour très positif de l’institution en termes de reconnaissance du travail effectué, de créativité et d’adaptation pédagogique se sentent totalement désavoués. Les collectifs de travail qui s’étaient patiemment mis en place dans les établissements s’écroulent subitement par un simple arrêté. Le sentiment général est celui d’un immense gâchis.
Chez les parents d’élèves, c’est le même constat. Soucieux de l’épanouissement de leurs enfants et conscients de ce que l’approche par compétences apporte en termes de confiance et de sens des apprentissages, ils ont du mal à concevoir ce retour en arrière décidé au plus haut niveau des autorités éducatives.
Du côté des organismes internationaux, c’est plutôt la sidération qui l’emporte. Comment la France peut-elle engager un tel recul en arrière alors même qu’elle est le pays qui abrite le siège de l’UNESCO, la Direction de l’éducation et des compétences de l’OCDE (situés tous les deux à quelques stations de métro du Ministère de l’éducation) ainsi que le Parlement européen, c’est-à-dire les trois organismes internationaux porteurs de l’approche par compétences ?
Méthode hongroise de mise au pas de l’éducation
Ce retour en arrière des attendus nationaux s’inscrit dans la suite logique des orientations faisant basculer progressivement le service public vers le modèle éducatif national-populiste : recentrage sur les fondamentaux, modèle assumé de la compétition, délégitimation des enseignants, instauration d’une bureaucratie autoritaire et marchandisation de l’éducation. Largement éprouvé par le « laboratoire » hongrois dans les années 2010, ce modèle attire les dirigeants de nombreux pays qui adhèrent aux « vertus » du national-populisme. L’expérience hongroise a permis de montrer comment il était possible d’instaurer, en quelques années seulement, un système éducatif autoritaire où les enseignants deviennent de simples exécutants des prescriptions centrales vidées de toute référence à l’humanisme ou à l’égalitarisme.
En la matière, la France coche toutes les cases du déploiement de la méthode hongroise. Nous sommes arrivés au stade de la gouvernance autoritaire totalement débridée. En atteste le tabou de l’autonomie de l’éducation vis-à-vis des autorités préfectorales, qui vient de tomber pendant l’été.
Cette mise au pas n’est pas sans provoquer des contestations. Le sujet est clivant dans les salles des professeurs car une partie des enseignants (de 15% à 20% selon les études) soutient le modèle éducatif national-populiste. Pour eux, le recentrage sur les disciplines, ainsi que le retour aux notes et aux classements des élèves sont perçus comme une véritable aubaine, un retour au bon vieux temps. Ces enseignants, minoritaires, ont face à eux ceux qui ont porté, pendant de nombreuses années, l’approche par compétences. Ces derniers semblent dépités. Rester ou partir est le dilemme qui commence à poindre chez ceux qui ne veulent plus subir la remise en cause perpétuelle de leur métier. Dans les collèges sans notes, cependant, cette énième atteinte portée à l’édifice du service public d’éducation semble être celle de trop. Beaucoup d’enseignants semblent décidés à faire collectif pour défendre une éducation qui prépare réellement les élèves à affronter les défis qu’ils auront à relever dans le futur.
Stéphane Germain
