De Bolsonaro à Pinochet : regards croisés
La récente condamnation de Jair Bolsonaro à plus de 27 ans de prison pour tentative de coup d’État au Brésil m’a positivement impressionné. Dans un monde où le glissement autoritaire semble récurrent dans de nombreuses démocraties libérales, sur un continent marqué par de longues expériences dictatoriales, et dans un pays soumis jusqu’au milieu des années 1980 à la violence d’une junte militaire, la robustesse des garde-fous institutionnels brésiliens lors de la crise politique de 2023 mérite d’être soulignée.
Ce constat invite à faire le lien avec le programme de Première HGGSP, dont l’un des jalons porte sur la fin de la démocratie chilienne en 1973, à la suite du coup d’État du général Pinochet contre Salvador Allende. Pour aider les élèves à comparer ces situations et à en dégager des clés de lecture, deux références théoriques me paraissent éclairantes : Morris Janowitz et Samuel Huntington.
Comparer deux images
Un exercice simple peut consister à comparer deux photographies : l’une montrant la place des Trois-Pouvoirs à Brasilia prise d’assaut par des manifestants pro-Bolsonaro en 2023 ; l’autre le palais de la Moneda encerclé par les troupes de Pinochet en 1973.
Les élèves repèrent d’abord les similitudes (violence contre les institutions, rupture avec l’esprit démocratique), puis les différences : en 1973, l’armée est l’acteur central de la rupture au Chili ; en 2023, ce sont des foules civiles mobilisées via les réseaux sociaux au Brésil. Cette comparaison ouvre une réflexion sur les conditions de réussite d’un coup d’État : rôle crucial de la force armée, place des médias, poids des acteurs étrangers (les États-Unis évidemment dans le cas chilien) et des organisations internationales.
Janowitz et la dépolitisation des armées
L’absence de soutien militaire massif à Bolsonaro éclaire en partie l’échec de sa tentative de putsch. On peut introduire ici le travail du sociologue états-unien Janowitz (The Professional Soldier, 1960[1]). Il met en évidence le passage du « soldat-citoyen » du XIXe siècle, impliqué dans les luttes politiques, au « soldat professionnel » du XXe siècle, davantage technicien que « leader héroïque ».
Janowitz parle de « constabulary force » pour désigner la troupe opérant dans les pays avancés du XXe siècle : une armée qui n’est plus un acteur politique autonome mais une force de maintien de l’ordre à l’échelle régionale ou mondiale, concentrée sur des missions limitées, formée en tant que telle. Cette professionnalisation contribue à expliquer pourquoi l’armée brésilienne, malgré des sympathies individuelles, n’a pas endossé le projet de Bolsonaro, qui jouissait pourtant d’un passé militaire amplement instrumentalisé.
Huntington et la « troisième vague »
Dans The Third Wave (1991[1]), Huntington analyse les transitions démocratiques qui, entre 1974 et 1990, ont transformé durablement le paysage politique mondial, après la marée montante du XIXe siècle et le tsunami de l’après-1945. Il insiste sur la nécessité de consolider la démocratie : c’est-à-dire faire en sorte que les acteurs politiques acceptent les règles du jeu, même lorsqu’ils perdent.
Le Chili illustre en 1973 l’échec de cette consolidation, la faute à un régime encore trop fragile, un soutien populaire effrité par des années de crise très rude et le contexte international désastreux sous la pression de l’impérialisme états-unien. Le Brésil, en revanche, appartient pleinement selon lui à cette troisième vague : après la dictature, la Constitution de 1988 a posé de solides garde-fous institutionnels. C’est ce qui a permis, en 2023, que la démocratie tienne bon malgré l’assaut contre ses institutions. La justice électorale et la Cour suprême ont joué un rôle décisif pour protéger la volonté populaire des attaques de l’extrême-droite.
Une démocratie plus résiliente, mais minoritaire dans le monde
Ainsi, si la démocratie demeure vulnérable, elle semble mieux préparée à résister aux attaques, du moins dans les pays où elle a atteint un certain niveau de développement et de culture politique.
Mais il faut rappeler aux élèves que, selon le Democracy Index de l’Economist Intelligence Unit, la démocratie reste actuellement minoritaire : plus des deux tiers de la population mondiale vit aujourd’hui sous un régime autoritaire ou hybride, mêlant éléments démocratiques et autoritaires. Son idéal, en revanche, demeure une référence universelle, revendiquée même par des régimes qui s’en éloignent dans les faits. Une source de complexité supplémentaire qui ne pourra que susciter de nouvelles interrogations dans la salle de classe.
[1] Samuel S. Huntington, The Third Wave: Democratization in the Late Twentieth Century, University of Oklahoma Press, 1991.
Corentin Huneau
Professeur d’histoire-géographie
[1] Morris Janowitz, The Professional Soldier. A Social and Political Portrait, Glencoe Ill., The Free Press, 1960.
