Comment est née l’idée de faire travailler vos élèves sur les effets de la métropolisation à partir d’un parcours de terrain ?
L’idée est venue d’un constat évident pour moi : la géographie est partout autour de nous. Ce constat est moins évident pour les élèves, qui n’ont pas toujours conscience de ce qu’est réellement la géographie et le travail du géographe. Pendant mes études universitaires, le terrain occupait une place importante, aussi bien en géographie « physique » qu’« humaine ». J’ai donc souhaité apporter à mes élèves les enseignements du terrain que j’avais moi-même reçus. Le lycée étant situé au cœur d’une « petite » ville proche d’une grande métropole (Nice), le terrain est idéal pour comprendre les effets du processus de métropolisation.
Quels étaient vos objectifs pédagogiques principaux ?
Un objectif notionnel : il s’agissait de rendre concrète la leçon de géographie sur la métropolisation en France et ses conséquences spatiales (hiérarchisation des villes, accroissement des mobilités, attractivité ou répulsion des territoires etc.) pour que les élèves perçoivent l’influence d’une métropole sur son espace proche.
Un objectif de méthode : la sortie de terrain a permis de changer d’échelle. Après la leçon sur la métropolisation dans le monde puis la leçon sur la métropolisation en France, nous avons clôturé la séquence avec une réflexion à l’échelle locale. Le raisonnement géographique est donc bouclé.
Au-delà du cadre de la leçon, il s’agissait enfin d’éveiller les élèves à observer et comprendre leur espace proche, qu’ils pensent connaitre par cœur (car ils le fréquentent tous les jours), sans forcément l’observer comme des géographes.
Comment avez-vous conçu le parcours : quels lieux, quelles étapes, quels types d’observations ou d’activités ?
La conception du parcours a été assez simple. Le circuit partait du lycée pour y revenir, en suivant un itinéraire dans une partie du centre-ville, le long d’un axe de communication structurant pour la commune de Vence. Cet itinéraire a été ponctué de plusieurs arrêts (place du marché, halte routière, emplacement d’un programme immobilier neuf, parvis du lycée). Tout au long de ce parcours, les élèves disposaient d’une petite fiche les guidant dans leurs observations et ont pu solliciter des passants rencontrés sur le chemin. Plusieurs élèves ont aussi pris la parole pour évoquer un aménagement ou un ressenti lié à leur propre expérience du territoire (par exemple la construction d’un nouvel immeuble à la place d’une zone boisée proche de leur domicile). Le parcours a duré au total une trentaine de minutes et a été réalisé pendant l’heure de cours.
Quelles consignes avez-vous données aux élèves sur le terrain (observations, relevés, échanges avec les passants, sons, photos, etc.) ?
Sur le terrain, les élèves avaient pour consigne d’ouvrir les yeux ! C’est essentiel pour observer : les moyens de transport, la destination des lignes de bus, les types de commerces présents, les paysages et leurs évolutions etc. Certains élèves ont pu aussi questionner des personnes rencontrées pour connaitre leur ressenti sur le territoire : des commerçants du marché, des passants, des lycéens patientant dans la rue etc. L’ouïe est un autre sens mis à profit : par exemple l’environnement sonore étant saturé par le trafic routier et les sirènes, il témoigne de flux intenses.
Au final, les élèves devaient consigner sur leur fiche toutes les observations et les hypothèses faites autour de deux questions : en quoi Vence est-elle sous influence de la métropole niçoise ? En quoi est-elle aussi une commune urbaine dynamique ?
Comment s’est déroulé le travail au retour en classe (synthèse, confrontation avec d’autres documents, évaluation) ?
Au retour en classe, nous avons fait une synthèse globale au tableau en recueillant les observations des différents élèves. Nous les avons confrontées à d’autres documents géographiques comme l’image satellitale de la commune et plusieurs cartes thématiques (tirées de l’Observatoire des territoires) pour confronter ce qui est vu/perçu sur le terrain avec la réalité statistique (par exemple le taux de déplacements réalisés en voiture, la part de retraités dans la population communale, les constructions neuves etc.)
Quelles compétences géographiques avez-vous particulièrement cherché à développer à travers cette sortie ?
Une grande variété de compétences, notamment « confronter le savoir acquis en géographie avec ce qui est entendu, lu et vécu », qui est la traduction parfaite de ce qu’est le terrain pour le géographe ; « employer le lexique à bon escient », la géographie possédant son vocabulaire spécifique ; « construire et vérifier des hypothèses sur une situation géographique » et bien entendu « construire une argumentation géographique » car nous sommes arrivés à une synthèse à partir d’observations bâtissant un raisonnement solide.
Comment les élèves ont-ils réagi à cette manière d’apprendre la géographie ? Avez-vous noté des changements dans leur rapport au territoire ou à la discipline ?
A l’idée de sortir autour du lycée, les élèves ont souri et étaient plutôt dubitatifs. Ils ne percevaient pas réellement l’intérêt de cette drôle d’idée du prof. Mais sur le terrain, ils se sont transformés en une véritable cohorte de géographes. Ils ont été très volontaires tout au long du parcours, ont sollicité plusieurs personnes, fait des recoupements les uns avec les autres. Les observations ont été de qualité !
Avez-vous rencontré des contraintes matérielles, organisationnelles ou institutionnelles pour mettre en place cette activité ?
Très peu de contraintes matérielles : la sortie ayant lieu sur mon heure de cours, j’ai obtenu l’accord du chef d’établissement et j’ai immédiatement pu compter sur le soutien d’une collègue pour m’aider à encadrer le groupe à l’extérieur. Le plus fastidieux a été le recueil des autorisations parentales, nécessaires pour toute sortie. Cette sortie n’a rien coûté à l’établissement ni aux élèves.
Avez-vous déjà réutilisé ou adapté ce type de démarche dans d’autres chapitres ou à d’autres niveaux ?
Oui, en EMC sur la thématique des lieux de mémoire (en 1re également). Le terrain se prête très bien à l’exploration des lieux dédiés à la mémoire des conflits et permet de questionner ce qu’est la mémoire collective dans une république démocratique. J’envisage également d’avoir recours au terrain en classe de Seconde, sur le thème des mobilités.
Qu’aimeriez-vous que vos élèves retiennent, à long terme, de cette expérience de géographie de terrain ?
Je souhaiterais qu’ils « dépoussièrent » la vision parfois ancienne ou ennuyeuse qu’ils ont de la géographie. Et qu’ils comprennent que cette discipline est essentielle pour comprendre le monde qui les entoure et anticiper celui qui les attend : comment aménager un territoire ? pour concilier quels objectifs ? avec quelles conséquences sur les ressources ou les paysages ? etc.
Enfin, selon vous, quelle place devrait occuper ce type de démarche dans l’enseignement de la géographie aujourd’hui ?
Dès que possible, et lorsque c’est faisable, j’encourage les collègues à avoir recours au terrain, même de façon modeste (dans la cour de l’établissement, à proximité immédiate du collège ou du lycée). C’est une manière de faire de la géographie différemment, de susciter l’intérêt des élèves voire d’en captiver certains pour « voir d’une autre manière » un territoire connu, pour citer une de mes élèves de 1re.
Propos recueillis par Nora Latroch
