Maîtrise de l’art culinaire et limites mentales du déni
Résumons la situation (intenable) du protagoniste de cette histoire rocambolesque. Mehdi (Younès Boucif), maître dans l’art culinaire et amoureux de la gastronomie française, se prépare, avec Léa (Clara Breteau), l’aimée, à racheter le restaurant de la banlieue lyonnaise où il officie à Bernard (Gustave Kervern), son patron. Rien n’est simple cependant. En fils algérien modèle, notre héros dissimule à sa mère Fatima (Malika Zeroukki) son engagement amoureux auprès de Léa et son projet professionnel lié à son goût pour la cuisine française. Tout se complique lorsque Léa, lassée, exige de rencontrer la mère de son futur conjoint. Acculé, Mehdi croit trouver la solution en s’inventant, avec la complicité inventive et mélodramatique de Souhila (Hiam Abbass), une mère de substitution.
Un engrenage invraisemblable, parfois délicieusement cocasse, parfois excessivement caricatural, nous entraîne aux côtés du protagoniste, homme vulnérable, tiraillé entre plusieurs femmes : la vraie mère, étouffante, garante intraitable des traditions mises à mal, veuve inconsolable d’un mari disparu et attachée à une terre natale chérie ; la ‘fiancée’, affectueuse, tolérante et ouverte ; la mère de remplacement, extravertie, fantaisiste et…force motrice de rebondissements inimaginables.
Jeux de rôles, mensonges en cascade, vérités salutaires
Des ressorts comiques à n’en plus finir. Des situations incongrues à la pelle. Et des impasses évidentes pour ce garçon installé dans le confort relatif du refus de grandir.
Le réalisateur ne craint pas de recourir aux clichés les plus grossiers pour mieux faire exploser les frontières entre des cultures supposées incompatibles. La maman, inconditionnelle de la cuisine oranaise, au bord du dépôt de bilan jusqu’à l’évanouissement et l’hospitalisation pour perpétuer le chantage affectif sur son fils déboussolé et l’emprise sur ses filles en quête d’indépendance.
La mère de substitution dans son numéro de femme émancipée, rescapée d’un passé tragique, en tenue extravagante, entamant une démonstrative danse du ventre au cours d’un voyage en TGV entrainant dans son sillage tous les passagers de la rame.
Une figure féminine dérangeante qui prend la liberté, puisque Mehdi l’y incite, de transgresser les codes et de ‘brouiller’ la représentation conventionnelle de la mère d’origine algérienne. Ainsi, reçue pour la première fois chez les parents bourgeois de Léa à la campagne, Souhila pousse-t-elle sans ménagement Christophe (Laurent Stocker), le père, à s’interroger concrètement sur le degré d’inhibition sexuelle de son couple installé dans la durée.
Rencontre des cultures, plaidoyer émancipateur pour l’altérité
Scénario foisonnant, casting épatant, partis-pris rigoureux de mise en scène et choix musicaux (partition originale mélancolique de Amine Bouhafa enrichie de raï, de rap et d’électro), la réalisation de Amine Adjina, pour La petite cuisine de Mehdi, recèle une réflexion sensible au-delà de la bouffonnerie et des éclats de rire.
Les personnages, et Mehdi au premier chef, circulent à l’intérieur d’espaces publics propices aux relations humaines, de la parole volubile à échanger aux plats élaborés à savourer, des chants à la danse, du rire au désir. Et ces mouvements répétés d’un lieu collectif à un autre concrétisent la transformation intime qui travaille chacune et chacun. Et le cœur révélateur de La petite cuisine de Mehdi, au terme de ce premier film, plus proche de la fable sociale que de la comédie foutraque, nous incite à vivre libres en accueillant l’autre, et, dans le dépassement des différences et des cultures, à fabriquer du ‘commun’ ensemble. Ou encore, selon la belle expression du réalisateur, à ‘danser la France’.
Vaste programme.
Samra Bonvoisin
La petite cuisine de Mehdi, film de Amine Adjina-sortie le 10 décembre 2025-Sélection Arras Film Festival 2025 ; Prix ‘coup de cœur’ du public, Festival de Saint-Jean-de-Luz 2025
