L’aventure ‘Lumière’ dans un village reculé d’Azerbaïdjan
Demandez le programme ! « Dans un village reculé des montagnes Talyches, à la frontière avec l’Iran, Samid, un réparateur de télévision, dépoussière son projecteur de l’ère soviétique et rêve de rouvrir le cinéma du village. Les obstacles se succèdent jusqu’à ce qu’ils trouvent un allié inattendu, Ayaz, jeune passionné du cinéma et de ses techniques. Les deux cinéphiles vont user de tous les stratagèmes pour que la lumière jaillisse de nouveau sur l’écran ».
Orkran Aghazadeh est loin d’être un débutant. Formé à la London Film School, remarqué dès son 1er court métrage documentaire en 2013 au festival de Leipzig, sélectionné pour son projet de fiction (le 1er azerbaïdjanais) par la Cinéfondation de Cannes 2021, il prend le temps de mûrir ce premier (et long) documentaire, réalisé grâce à un heureux concours de circonstances.
A l’occasion de repérages pour son film de fin d’études, il se retrouve avec son équipe coincé dans le village de Samid à cause de la neige. Tous se lient d’amitié avec le vieil homme fantasque, ancien projectionniste local chez qui cette rencontre réveille des souvenirs et ravive le désir de faire renaître son ancienne activité. Il montre les vieux équipements de projection conservés depuis trente ans. Il donne son accord pour être filmé. L’aventure peut commencer. Le tournage s’étale sur deux ans et demi.
Une histoire réelle, des rebondissements, comme au cinéma
Dès l’ouverture, deux hommes et un cheval se découpent sur la crête d’une montagne, le vent souffle, la lumière est presque blanche. Un bref échange nous renseigne : ils doivent aller plus haut car ils ne captent pas internet sur leur ordinateur portable.
Au début, l’objectif de Samid paraît modeste : trouver toutes les pièces nécessaires pour faire marcher à nouveau un vieux projecteur. Une entreprise, à elle seule, titanesque, compte-tenu de l’obsolescence du matériel et des conditions de vie dans ce hameau reculé… et le temps (gigantesque) qui peut s’écouler entre la commande d’une pièce et son arrivée au bureau où le réceptionner en prenant le bus pour la ville.
Impossible (et dommageable pour les fans de suspense) de dévoiler tous les problèmes qu’affrontent notre héros aux cheveux blancs et à la passion intacte et le jeune Ayaz, autre adepte du 7ème art et fin connaisseur.
‘Ampoule’ d’éclairage, cadre et drap adéquat pour faire office d’écran, salle de projection à aménager, sondage auprès des villageoises et villageois sur leurs attentes, concertations avec les autorités… Encore faudrait-il disposer de films réalisés à monter…
Conjugaisons des expériences cinématographiques et humaines
Fabriquer un petit film pour afficher son soutien à l’Ukraine agressée par la Russie (dont l’Azerbaïdjan faisait partie du temps de l’URSS), chercher sans relâche des anciens films aimés, tomber sur un vieux film indien en version originale… dont certaines bobines manquent en particulier la fin, trouver des solutions inventives et hilarantes… Samid et Ayas conjuguent leurs efforts et leurs imaginations pour réussir la séance tant désirée, si souvent reportée. Au point que les futurs spectateurs doutent du résultat final et que les entourages du vieux et du jeune contestent le sérieux d’une entreprise aventureuse.
En réalité, pour nous qui sommes embarqués dans ce documentaire surprenant, la vraie vie est aussi ailleurs. Dans le point de vue du réalisateur sur la profonde amitié qui soude les deux frères humains. Une entente faite d’entraide technique, d’amour partagé du cinéma, de conversations sincères et intimes sur le deuil (Samid a perdu son fils), la perte d’une communauté villageoise réunie aussi par une culture (soviétique) aujourd’hui disparue, et l’envie d’en créer une nouvelle.
L’attention aux êtres et à l’environnement, mis en valeur par des plans prolongés, une alternance de plans larges dévoilant l’âpreté et la beauté d’un paysage de montagnes à travers ses variations de lumière et de végétation arborée, au gré des saisons ; des plans rapprochés autour d’un feu crépitant qui sculpte dans la nuit des visages creusés par le temps. Ainsi se dessine en filigrane l’esquisse d’un collectif au sein duquel demeurent à l’arrière-plan les femmes, plus discrètes mais cependant actives (voire hostiles comme la femme de Samid fragilisée par la mort de leur enfant, peu rassurée sans doute par le comportement excentrique de son mari).
Le rêve inassouvi d’un nouveau collectif
Le dénouement du pari à haut risque autour d’une séance de cinéma au village compte moins, aux yeux du cinéaste, que la révélation de cette complicité combative entre deux amis portés par leur passion commune qui ne s’éteint pas. Et cette hantise de la transmission qui se manifeste chez le vieux projectionniste.
A un moment-clé dans la préparation de la séance, les deux compères projettent le morceau de film retrouvé et associe pour avis et conseils la communauté des présents. Sans dévoiler d’ultimes rebondissements, soulignons à quel point l’émotion nous submerge. Orkhan Agazadeh, quant à lui, raconte : « Nous avons suivi tout ce processus : la projection, les réactions et le moment où la communauté s’est réunie pour créer ensemble une fin. C’est devenu une performance spontanée, un travail de mémoire collective, tout à fait fascinant ».
Une leçon de vie. Une lumière de cinéma.
Vivement le prochain film de Orkhan Aghazadeh !
Samra Bonvoisin
Le retour du projectionniste, documentaire de Orkhan Aghazadeh. Sortie le 21 janvier 2026.
