Des parents aimés en héros de l’âge d’or du cinéma égyptien ?
En croisant finement des archives personnelles et des documents familiaux, des procédés du cinéma muet et des extraits de films de Youssef Chahine, grande figure du cinéma arabe, La Vie après Siham transforme, selon l’objectif de l’auteur, Siham, sa mère, et Waguih, son père, en « héros d’un grand film de l’âge d’or du cinéma égyptien ». Au fil des recherche, entre le village copte de Haute-Egypte et la France, les parcours des deux protagonistes dévoilent des secrets douloureux et des énigmes à décrypter. Dans le regard d’un fils aimant (et aimé), la vie du couple renaît sous un jour romanesque et complexe. Le parcours contrarié de l’une et de l’autre. Un pan de l’histoire récente de l’Egypte surgit à nouveau. Puis l’exil, l’installation en France. Et Namir Abdel Messeh, père à son tour, qui se voit en « passeur de mémoire » auprès de ses enfants.
La Vie après Siham, documentaire original, jouant avec les formes et les genres du 7ème art, aux lisières de la fiction, convoque des émotions personnelles et universelles, traverse les frontières temporelles et géographiques et nous accueille comme si, en spectatrices et spectateurs attentifs et émus, nous avions pressenti le ‘secret’ d’un cinéaste acharné.
Au commencement le cinéma et la vie
Namir Abdel Messeh semble avoir saisi une caméra pour filmer ses proches dès son plus jeune âge tant les ‘rushes’ (intégrés au documentaire) paraissent filmés à l’arraché avec la fougue d’un novice découvrant la magie d’une technique.
Aujourd’hui âgé de 51 ans, après une enfance égyptienne, formé à la Fémis dans les années 2000, il réalise en 2005 un premier court-métrage consacré à son père, Toi, Waluih et en 2012 un premier long métrage sur sa mère, La Vierge, les Coptes et moi. Beaucoup de temps et de mûrissement avant d’achever le suivant, La Vie après Siham, à nouveau centré sur sa mère.
Il n’est cependant pas nécessaire d’avoir vu les deux premiers pour comprendre la charge émotionnelle et apprécier la beauté du dernier.
Dans le long intervalle sont arrivés la mort de Siham, le chagrin de la disparition d’une mère généreuse, affectueuse, rêveuse au point de faire promettre à son fils de tourner une vraie fiction dont elle serait la vedette en tant qu’actrice. Et la douleur du deuil.
Tisser alors sur plusieurs années un documentaire vibrant pour conjurer cette disparition prématurée et revisiter l’existence d’une femme de tête et de cœur dont les circonstances ont contrarié l’accomplissement.
Et, dans la foulée (et la durée), réussir à faire témoigner un père (plutôt solitaire, et triste depuis son veuvage) à sortir du silence sur sa relation conjugale et son passé politique en Egypte. Pour y parvenir, le fils obstiné, intrusif même, sait jouer de son art de persuasion, de la sincérité de son affection surtout. Et des nombreux atouts à sa disposition grâce au cinéma.
Secrets de femme, engagements contrariés, histoire collective
Nous voyons les lettres (retrouvées dans un tiroir de la résidence paternelle) échangées entre le père et la mère au fil d’une correspondance précédant l’arrivée de Siham qui rejoint Waguih, son mari, déjà installé, en France. Des conversations parcellaires entre le réalisateur et son père nous ouvrent d’autres portes.
Sans chronologie nette, le film revient sur des images joyeuses de Siham au milieu des siens alors qu’il s’était ouvert sur l’enterrement au cimetière de la (tant) aimée ; une cérémonie accompagnée de la diffusion d’une chanson d’amour égyptienne très connue. Avec ce mélange de tristesse dans les paroles et d’élan dans la musique, comme le souligne le réalisateur.
Cette double tonalité entre drame et joie et cette ambivalence troublante imprègnent tout le documentaire. Ainsi apprenons-nous que Siham a eu un autre amour, qu’elle a épousé Waguih par défaut ; et aussi qu’elle n’a pas pris un poste important de fonctionnaire en Egypte pour gagner la France et demeurer limitée dans ses ambitions à une vie domestique. Pour sa part, Waguih a payé très cher son engagement politique par cinq ans de détention dans les camps de Nasser.
La voix off (et sa charge subjective) nous fourni certaines informations essentielles tout au long de cet étrange voyage modulé aussi par des changements de registres musicaux (piano léger et dynamique, chansons ou tonalités lyriques).
En fait, pour pallier « les images manquantes » sur ‘l’existence d’avant’ de Siham et de Waguih, le cinéaste introduit de façon fugitive des séquences de films de Youssef Chahine : L’Aube d’un jour nouveau (1964] et Le Retour du fils prodigue (1976) ; l’envie d’amour d’une femme de la bourgeoisie égyptienne dans un couple en crise, pour le premier, et les désillusions d’un prisonnier politique communiste de retour auprès des siens remplis d’espoirs bien vite déçus, pour le second. Des évocations romanesques et dramatiques pour héroïser les parents et les inscrire dans un grand récit qui les dépasse, celui du contexte historique de l’Egypte de ces années-là, celui d’une histoire collective, celui d’une mémoire partagée.
Au-delà du deuil, une jubilation communicative
Namir Abdel Messeh s’étonne de la joie éprouvée au cours du processus de création. Et il ajoute : « Comme si le film que je cherchais était caché dans les images et que ma mission était de le découvrir ».
Mission accomplie. La Vie après Siham ne s’arrête pas. Le film de Namir Abdel Messeh transporte jusqu’à nous des flux de tendresse, des élans d’humanité. Le souffle de la vie.
Samra Bonvoisin
La Vie après Siham, film de Namir Abdel Messeh-sortie le 28 janvier 2026 ; Sélection ‘ACID’, Festival de Cannes 2025
