Mais que sait-on des aspirations profondes de son enfant quand on est parent ? En sortant du silence pour demander à son père l’autorisation de participer à une période d’intégration au couvent, l’héroïne de Les Dimanches de Alauda Ruiz de Azura dévoile son souhait d’embrasser la vie religieuse.
L’annonce inattendue de cette vocation précoce engendre un séisme aux répercussions insoupçonnées et dérègle l’harmonie apparente d’une famille déjà fragilisée.
D’où vient le succès critique et public de ce film au sujet atypique, à l’écart des modes et du tape-à-l’œil ? Et l’impact émotionnel d’une œuvre délicate qui fait vaciller nos propres certitudes de spectatrices et spectateurs, au-delà des croyances et des convictions de chacune et de chacun ?
Des prix à foison, des surprises en cascades
Prix du Meilleur Film au festival de San Sebastian, Antigone d’Or au festival du film méditerranéen de Montpellier, Prix du Jury au festival ‘Premiers Plans’ d’Angers et en piste avec trois nominations pour les Goyas espagnols 2026, ce long métrage (le premier distribué en France, après de nombreux courts et deux longs inédits dans l’Hexagone) signe enfin la reconnaissance du talent singulier de la scénariste et réalisatrice espagnole de 48 ans, également autrice de Querer, diffusée sur Arte en 2024, consacrée aux violences sexuelles dans le couple.
Loin de l’assignation et du manichéisme, la fiction, en forme de chronique intime toute en finesse, accompagne ici les points de vue différents des protagonistes ébranlés par l’ampleur de l’événement, suggère leurs évolutions, leurs remises en cause. Nous y saisissons, dans le même temps, les émois contradictoires d’Ainara, son goût pour les chansons populaires et les chants religieux, les jeux collectifs et les plaisirs de son âge, ses complicités joyeuses entre copines, son attirance manifeste et contenue pour l’autre sexe jusqu’à sa foi fervente associée à un renoncement a priori sans retour.
Naissance du projet, exigences de création
Une histoire vraie, celle d’une jeune fille de 18 ans décidée à rentrer dans les ordres, rapportée à la future réalisatrice lorsqu’elle avait le même âge, hante pendant longtemps Anauda Ruiz de Azura avant de nourrir le script et de le faire aboutir. Une curiosité tenace pour la vocation religieuse chez cette artiste, diplômée de philosophie et de création cinématographique, qui se dit athée, attachée à la laïcité et aux valeurs de la République.
Aussi aborde-t-elle ce sujet dérangeant, ‘en humaniste plutôt qu’en sociologue’. Elle rencontre donc des jeunes filles en phase de ‘discernement’ (l’accompagnement spirituel pour ‘tester’ la vocation religieuse), d’autres déjà au couvent, d’autres sorties du couvent après un certain temps ; elle échange aussi avec des familles confrontées à ces expériences avec leurs propres enfants.
De ces témoignages, elle garde les lignes de force, les situations récurrentes, les phases significatives pour leur inconfort et leur tension dramatique.
Avec quelques certitudes pour guider la réalisation. En tant que non-croyante, elle n’entend pas représenter à l’écran l’intervention divine, tout en restant au plus près de la réalité des témoignages recueillis. « sans jamais remettre en question la sincérité du sentiment vécu par ces jeunes filles », précise-t-elle.
Souci d’équilibre, respect de la complexité humaine
Longue chevelure brune et lisse, visage fin et regard intense, Aïnara (Blanca Soroa, débutante et sidérante interprète) s’offre à notre premier regard en jeune pensionnaire bavardant à voix basse la nuit dans la pénombre du dortoir des filles, davantage libre de se coucher tard que disposée à respecter les consignes strictes.
Se perpétue, au fil des rebondissements d’une chronique aux accents dramatiques teintés de drôlerie, un va-et-vient persistant d’images contrastées. la jeune fille aspirant à profiter de l’instant, à partager avec sa compagne d’autobus l’écoute d’une chanson du moment aux paroles crues sur le sexe et la marijuana, à se laisser approcher et même étreindre fugitivement par un garçon… Celle-là cohabite avec une jeune fille souvent silencieuse et contemplative, puis affirmant à voix haute sa décision, parlant tout à coup de la Vierge Marie, un dimanche de repas en famille, persévérant in fine dans sa foi jusqu’au don à Dieu à qui elle parle sans se cacher et au passage à l’acte (son entrée au couvent).
Pas d’effets spéciaux ni d’apparition d’une lumière venue du ciel. Mais l’affirmation paisible, tenue, d’une conversion irréversible.
Représentée de façon aussi prosaïque que le basculement progressif du père (joué avec justesse par Miguel Parcès) en faveur de sa fille, la révolte ouverte de Maïté (remarquable Patricia Lopez), athée convaincue (« Dieu n’existe pas. Nous, on t’aime ! ») aux prises avec ce qu’elle considère comme une folie chez sa nièce opposant silence, placidité et ‘amour du prochain’ (« Je prierai pour toi ») à cette obstinée de la raison jusqu’au déraisonnable.
Ce qui n’empêche pas la mise en avant hilarante un court instant des deux ‘petites’ (sœurs) secouées de rires, tapant sur la table en plein repas, et répétant à tue-tête : « Aïnara a un petit ami ! ».
Sobriété de la mise en scène, éthique cinématographique
La simplicité et la clarté du style – lumières, couleurs sans éclat, teintes épurées, longueur des plans et largeur des cadrages – mettent en scène de la même façon les séquences d’intérieur au couvent et à l’église et les dimanches en famille entre salle à manger et cuisine. Avec le souci de traiter les deux univers sur un pied d’égalité, du côté de l’humain. A ce titre, même l’échange entre la mère prieure (Nagore Aramburu, comédienne subtile) et Aïnara prend une forme inattendue, plus proche du conseil solide et bienveillant, un rien malicieux, que de l’injonction absolue, sur un sujet majeur : vie sexuelle et chasteté.
Alauda Ruiz de Azura formule sobrement le contexte générationnel dans lequel son film s’inscrit. Cinquante ans après la mort de Franco et les mouvements émancipateurs qui ont réveillé la société espagnole, la déchristianisation se poursuit même si l’empreinte du catholicisme n’a pas disparu : il reste des rites et des pratiques comme dans cette famille de fiction. La réalisatrice observe plutôt l’existence parmi les nouvelles générations d’un regain de religiosité, d’une soif de spiritualité. Une modalité d’ancrage émotionnel et un désir de repères forts.
Peut-être en résonance avec l’engagement religieux de son héroïne qui a perdu sa mère très jeune mais, aux yeux de la réalisatrice, ces hypothèses ne sauraient suffire. Elle préfère souligner le rôle, inédit dans son cinéma, de la musique. En recourant au choral et à des chansons non religieuses, « les chœurs constituent la colonne vertébrale de la bande sonore » et, dans une fiction retenue, pleine de silence et de pudeur, ces chœurs suggèrent « le vide de l’existence, le besoin de sens », la profondeur d’une aspiration humaine, au-delà du discours religieux.
Matière à débattre
Un père peut-il accepter pareille décision par amour pour sa fille sans se renier ? Une tante, athée, peut-elle s’y opposer au nom de la raison et de l’amour sans remettre en cause la violence de ses certitudes ? Comment appréhender de manière sensible la foi indéfectible d’une jeune fille sans interroger les ressorts intimes, émotionnels qui émergent à un âge, l’adolescence, où le désir, l’aptitude à choisir, l’engagement sont encore en gestation, parfois dans l’incertitude d’un accomplissement ?
Comment figurer au cinéma « la traversée des affects, la complexité humaine » qui s’attachent à ces expérience conflictuelles vécues par Aïnara et les membres de sa famille ?
Comprendre en se gardant de juger l’une et les autres. Le cinéma humaniste de Alauda Ruiz de Azura s’y emploie avec subtilité et profondeur.
Samra Bonvoisin
Les Dimanches, film de Alauda Ruiz de Azura-sortie le 11 février 2026
