Une approche scientifique qui sait s’adresser aux non-spécialistes
Lorsqu’un débat divise, expliquent les auteurices, il faut opter pour une démarche « evidence based », autrement dit pour une démarche « qui s’appuie sur des données scientifiques ». Pour interroger les phénomènes sociaux en lien avec le langage, ces données scientifiques sont issues de la psycholinguistique, « discipline à la croisée de la linguistique (l’étude du langage) et de la psychologie expérimentale (étude des comportements et processus mentaux observables) ».
Un tel projet pourrait effrayer : concepts inconnus ? terminologie complexe ? démonstrations ardues ? On aurait tort, car tout est mis en œuvre pour que ces données scientifiques soient accessibles aux non-spécialistes, à qui l’ouvrage est d’ailleurs destiné en première intention. Emaillé de « petites expériences de psychologie à faire avec [son] entourage », tout à fait exploitables aussi en animation avec des élèves, ponctué de courts bilans (« Que retenir de ce chapitre ? »), qui récapitulent l’essentiel de chaque partie, il est à la fois documenté, éclairant, et ludique.
Et il se lit avec beaucoup de curiosité et d’intérêt, tant certains comptes-rendus d’études montrent de manière surprenante, et édifiante, combien « le langage [est] maitre de notre pensée ». A valeur monétaire identique, évalue-t-on sa satisfaction de la même manière si on reçoit en récompense une « petite pièce » ou « une pièce » ? Interprète-t-on identiquement les pleurs de nourrissons selon que l’on apprend qu’il s’agit de filles ou de garçons ? Trouve-t-on autant réussi un tour de magie si l’on croit que c’est un homme ou que c’est une femme qui le réalise ? … Autant d’expériences qui permettent de comprendre comment un mot active dans notre cerveau des représentations difficiles à contrôler, même quand elles ne sont pas pertinentes.
Les biais langagiers, produits des stéréotypes de genre
Ce lien entre langage et pensée, explique l’ouvrage, a été mis au jour au début du XXe siècle par « l’hypothèse Sapir-Whorf » aussi appelée « relativisme culturel ». Ces deux anthropologues défendaient l’idée que la façon dont on perçoit le monde – notamment les couleurs – dépend du langage dont on dispose pour les désigner ; théorie à l’origine du concept orwellien de Novlangue dans 1984. Si cette hypothèse a été discutée, elle a permis d’interroger le rôle du langage et de comprendre que celui-ci créée des biais qui « influence[nt] non seulement notre manière de voir le monde, mais également notre manière de penser et notre manière de nous comporter ».
Ces biais langagiers sont le reflet de la société dans laquelle nous vivons. Celle-ci ayant tendance « à considérer les hommes […] comme la norme de notre espèce », et « les normes masculines […] comme des standards neutres », nos pratiques langagières sont soumises à l’androcentrisme et influencées par des stéréotypes de genre. Nous associons ainsi de manière automatique certains mots et caractéristiques aux filles/femmes ou aux garçons/hommes, notre cerveau s’étant habitué à les activer, et apprenons à regarder, sans nous en rendre compte, le monde à travers un prisme déformant, masculin, aux effets discriminants.
Par exemple, « il existe un stéréotype selon lequel les femmes sont plus bavardes que les hommes ». En réalité la littérature scientifique démontre l’inverse, les femmes parlent moins longtemps, et moins souvent, cèdent davantage la parole, interrompent moins les conversations… Mais ce stéréotype est si puissant qu’il fausse notre perception. Deux chercheuses ont ainsi montré que lorsqu’on écoute une conversation entre deux personnes, même si chacune d’entre elles a strictement le même temps de parole, on ressent celui dont dispose la femme, pourtant identique à celui dont dispose l’homme, comme supérieur. Leçon à retenir quand on s’intéresse à la question du bavardage en classe…
En finir avec la pseudo valeur générique du masculin
« Certains aspects plus formels liés à la grammaire du français », langue genrée, renforcent par ailleurs ces biais inégalitaires. C’est en particulier le cas du genre grammatical masculin. Forme ambigüe, le masculin est en effet censé recouvrir deux sens différents : un sens « spécifique », qui renvoie uniquement à du masculin, et un sens « générique », appelé aussi universel, qui, neutralisant ce sens genré, désignerait aussi bien des femmes que des hommes.
Mais le masculin générique actionne-t-il vraiment autant de représentations féminines que de représentations masculines ? Toutes les expériences menées en psychologie expérimentale – l’ouvrage en relate plusieurs – montrent qu’il n’en est rien. Dans les faits « l’interprétation dite « générique » du masculin est théoriquement possible, mais elle est très difficile à adopter pour notre cerveau » tant elle s’oppose aux biais langagiers auxquels celui-ci s’est habitué très tôt. Une équipe de recherche a d’ailleurs montré que « l’association masculin = homme commence à apparaitre chez les enfants vers l’âge de trois ans ».
En réalité, si le masculin l’a emporté, y compris dans les règles d’accord à partir du XVIIe, ce n’est pas parce qu’il a valeur de neutre universel dégenré, mais parce qu’il est, selon les grammairiens de l’époque, « plus noble [et] prévaut seul contre deux ou plusieurs féminins » en raison de la « supériorité du mâle sur la femelle ». C’est ce contexte « imprégné d’androcentrisme, voire de misogynie », comme l’a montré *Eliane Viennot, professeuse émérite de littérature française de la Renaissance et spécialiste de l’histoire de la langue dans son ouvrage Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin, qui a favorisé « l’évolution de la langue vers un masculin dominant » en la déféminisant.
Plaidoyer pour un langage moins exclusif
Cette utilisation constante du masculin n’est pas sans conséquence. Car si l’utilisation du masculin universel ne créée pas le sexisme, il « l’amplifie comme une loupe ». En termes d’orientation, les effets sont dévastateurs. Difficile lorsqu’on est une fille ou qu’on ne se reconnait pas dans certaines normes sociales masculines, de se projeter dans un métier uniquement genré au masculin, surtout s’il est traditionnellement exercé par les hommes. En revanche toutes les études montrent que le sentiment de légitimité, efficacité, réussite est considérablement renforcé lorsque la forme langagière explicite à la fois le féminin et le masculin. Mettre une profession aussi au féminin c’est donc ouvrir une porte mentale vers un futur possible pour tous et toutes.
L’ouvrage invite donc à démasculiniser le langage, pour le rendre non exclusif. Soit en utilisant des outils de neutralisation : termes épicènes (mots identiques au féminin et au masculin), reformulation dégenrée, innovations langagières… Soit en utilisant des outils de reféminisation : double flexion (dont l’efficacité, largement documentée, n’est plus contestée), formes contractées avec utilisation du point médian… Des études en cours montrent que, contrairement à certaines critiques qui leur ont été faites, ces formes ne sont pas excluantes car l’œil s’y habitue rapidement (en moyenne à la 3e occurrence). Il est même possible qu’elles posent moins de difficultés aux personnes atteintes d’un trouble dyslexique que bien des complexités arbitraires de la langue française.
Quoi qu’il en soit, le point médian n’est qu’un outil parmi d’autres, les auteurices n’y ont d’ailleurs pas recours dans l’ouvrage. De nombreux autres procédés existent, il faut juste s’en emparer. Car si visibiliser chacun et chacune en s’opposant au sexisme langagier ne suffira pas à effacer les inégalités de genre, c’est une étape nécessaire pour s’attaquer aux rapports de pouvoir que continue d’imposer ce prisme du masculin.
Claire Berest
Interview d’Elaine Viennot à retrouver sur le site du Café pédagogique.
