De 1948 à nos jours, trois générations d’une même famille palestinienne portent les espoirs et les blessures du peuple. Une fresque où Histoire et intime se rencontrent.
Incarner un peuple et une histoire menacés de disparition
La réalisatrice mesure l’ampleur de la tache qu’elle se fixe.
Nourrie des récits paternels, d’épreuves vécues ou racontées par des Palestiniens en exil ou vivant en Palestine, des événements traumatiques passés transmis par les aînés, l’histoire qui se déploie sous nos yeux constitue-t-elle pour nous « une expérience émotionnelle », selon le souhait ardent de l’autrice ?
Donner un visage au peuple palestinien, restituer son histoire dans la continuité à l’heure où la transformation de la guerre et son extension au Moyen-Orient, notamment, signifient l’effacement de la mémoire, la disparition programmée d’un peuple et de ses territoires ?
L’ambition du film atteint-elle son but en nous faisant partager et vivre l’expérience du peuple palestinien depuis la création de l’Etat d’Israël, les expropriations, les déplacements et l’oppression de l’occupation, la dépossession, l’exil ou la mort ? A vous spectatrices et spectateurs de regarder de près Ce qu’il reste de nous.
Une famille palestinienne, 75 ans d’Histoire
La première séquence en Cisjordanie (à Naplouse, nous le comprendrons plus tard) accompagne une journée particulière dans la vie d’un adolescent vif et frondeur rapidement happé par une manifestation et sa confrontation avec des soldats israéliens. Gravement blessé à la tête, le garçon est transporté en urgence à l’hôpital. C’est sa mère (la réalisatrice et actrice Cherien Dabis) en voix off qui nous raconte alors l’enchaînement d’événements menant à cet épisode dramatique. Nous remontons avec elle dans le temps.
1948. A Jaffa une belle demeure entourée d’arbres majestueux et de plantations d’orangers. Un père, sa femme et ses quatre enfants semblent mener une vie tranquille. Parmi eux, un enfant curieux de tout à qui son père transmet le goût des lettres. Les bombardements de l’armée israélienne brisent cette fragile harmonie. Le père, tout en espérant un secours des forces arabes (vaine attente), reste pour défendre ses terres et organise le départ de son épouse avec les enfants pour Naplouse où elle trouve refuge chez un membre de la famille. Seul, il est bientôt attaqué chez lui et forcé à travailler pour ceux qui lui prennent sa maison et ses terres. Il ne reverra jamais son village.
Puis nous suivons au fil de chapitres datés et situés géographiquement (après la guerre des six jours, les intifadas successives) de Jaffa à Naplouse jusqu’en 2022 et le bref retour du vieux couple à Jaffa la belle de rêve, face à la méditerranée, non loin de l’emplacement de l’ancienne maison familiale perdue-, la destinée des principaux membres d’une même famille sur trois générations faisant face à la souffrance du déracinement, à la perte, à la mort d’un enfant, à la mémoire vivante du lieu d’origine.
Jaffa, ville rêvée, de la révolte au refus de la vengeance
Cherien Dabis filme avec une justesse impressionnante un père humilié physiquement et moralement par des soldats israéliens en patrouille simulant une exécution en pleine rue sous les yeux du jeune fils frappé d’une rage sourde : une scène terrible dont l’onde de choc à retardement aura des conséquences tragiques.
La cinéaste soumet aussi à notre regard le choix moral insoutenable que des parents, orphelins de leur enfant, doivent faire en toute conscience et raison.
Ou comment ils renoncent à la haine et à l’esprit de vengeance dans un élan d’espoir et de résistance.
Démarche intime, transmission universelle
La mise en scène d’un classicisme maîtrisé, attentive aux silences, aux regards et aux tensions intérieures de personnages profonds et attachants, évite le spectacle prolongé de violences exacerbées.
Cherien Dabis fait le choix du grand cinéma destiné à un large public pour renverser les clichés et les partis-pris dominants et nous donner accès à ce qu’éprouvent (et ont éprouvé) les populations palestiniennes à travers une représentation cinématographique au plus près des êtres humains, de leurs aspirations et de leurs tourments, sur plus de soixante quinze ans d’une histoire jamais représentée ainsi sur grand écran.
Un geste artistique et politique qui interroge notre propre humanité.
Qu’est-ce que la guerre a fait des Palestiniens ? Qu’est-ce que la guerre fait de nous ?
Samra Bonvoisin
Ce qu’il reste de nous, film de Cherien Dabis, avec Cherien Dabis, Saleh Bakri, Adam Bakri, Mohammad Bakri, Maria Zreik-Muhammad Abed Elrahman-sortie le 11 mars 2026.
Nombreuses sélections en festivals dont Sundance, Valencienne, Pessac, 2026
