Le corps à l’école
Force est de constater que l’école contemporaine perpétue, encore trop souvent, un corps « docile », soumis à l’obéissance et à l’immobilité. Pourtant, nombreux philosophes prônaient la marche comme allié à la réflexion comme Nietzsche « seules les pensées qu’on a en marchant valent quelque chose ». Le corps constitue, à nos yeux, un vecteur d’apprentissage. En le sollicitant et en prenant conscience de ses spécificités, il nous semble possible de favoriser la concentration et d’améliorer les capacités d’apprentissage.
Utiliser son corps au regard des préférences motrices et cognitives
Le concept de préférences motrices et cognitives est aujourd’hui largement discuté dans le monde sportif mais aussi dans celui de l’entreprise. Bertrand Théraulaz et Ralph Hippolyte identifient un grand nombre de préférences motrices (marche par le haut/bas du corps, haute ou basse fréquence visuelle, aptitude à dissocier les ceintures scapulaire et pelvienne, œil moteur droit ou gauche, épaule dominante etc.) qui sont par ailleurs corrélées à des préférences cognitives (prise d’information, adaptation/organisation, manière de prendre des décisions etc..). Ils ont notamment fait le lien entre le Myers Briggs Type Indicator (MBTI) et les préférences motrices.
Nous avons donc tous un profil moteur prioritaire qui initie une dynamique motrice. Pour aller plus loin dans la compréhension, nous conseillons vivement la lecture de cet ouvrage. Lorsqu’un individu peut exprimer ses préférences motrices dans un environnement non stressant, il est de fait dans les meilleures conditions pour performer physiquement mais aussi cognitivement. Prenons un exemple simple. Croisez vos bras. Observez si le bras gauche est au-dessus ou en dessous de l’autre. Puis essayez de les croiser dans l’autre sens. C’est possible, mais désagréable et moins rapide. Ce geste anodin illustre une réalité plus vaste : nous sommes capables de tout faire, mais pas avec la même aisance et le même coût énergétique.
Ce principe s’applique aussi aux apprentissages scolaires. Si le corps est contraint, mal positionné ou en tension, il mobilise de l’énergie inutilement, au détriment de l’attention et de la mémorisation. À l’inverse, être dans une posture corporelle qui respecte nos préférences naturelles permet de libérer les ressources cognitives, d’optimiser la concentration et donc… d’apprendre mieux.
Nous souhaitons toutefois souligner que notre préférence est un système dynamique : nous passons 80% du temps dans notre profil mais en fonction des situations nous passons également 20% du temps dans un profil opposé et complémentaire. Le système est donc complexe mais essentiel à considérer.
Quelques implications pédagogiques : s’adapter aux singularités du corps et des situations
L’exemple du plan de classe en relation à l’œil moteur
Les préférences motrices influencent non seulement les performances dans les activités physiques et sportives mais aussi dans l’apprentissage en classe. C’est en cela que leurs compréhensions peuvent intéresser tous les enseignants, quelle que soit leur discipline d’enseignement. Parfois, un apprentissage en classe avec une pédagogie descendante est nécessaire. Il convient alors de prendre en compte le positionnement du tableau, de l’enseignant et des élèves. Pour cela, il semble judicieux de prendre conscience que chacun a un champ d’attention privilégié vers la droite ou la gauche. En effet, la recherche montre qu’un de nos deux hémisphères doit pouvoir initier notre attention. Quand une stimulation apparaît d’un côté ou de l’autre nous serons plus rapides pour agir dans notre hémichamp visuel préféré. La vision joue ici bien sûr un rôle important. Pour cela, chaque individu utilise le radar créé par son œil moteur, c’est-à-dire l’œil le plus proche de la source d’information via la partie nasale de sa rétine gauche ou droite.
Notons que l’œil moteur n’est pas forcément le même que l’œil directeur, souvent plus connu. Par exemple, un élève dont l’œil moteur préférentiel est le droit, captera plus aisément les informations venant de sa droite. Si cet élève est placé sur un côté dans la salle de classe et que l’enseignant est systématiquement du côté gauche de l’élève, sa concentration risque d’en pâtir à la fin de la journée.
Imaginez en effet que vous soyez obligé de croiser tout le temps les bras de votre côté non préférentiel, vous allez être mal à l’aise. Un élève qui toute la journée, passe son temps dans son œil non préférentiel, risque de chahuter, se tourner, et potentiellement disperser ses camarades et moins bien apprendre. Un élève qui n’est pas face à sa table mais tourné peut en effet être un signe qu’il est mieux dans cette posture car il souhaite se mettre sur son œil préférentiel.
Dans les pratiques courantes, les enseignants utilisent souvent des plans de classe immuables, ce qui peut pénaliser certains élèves. Le plus efficace, serait de repérer l’œil moteur des élèves qui seraient « perturbateurs ». Les changer de côté peut avoir un impact important. Toutefois, la préférence à être de tel ou tel côté nous semble à valider par le jeune en fonction de son ressenti.
L’exemple de l’activation de son point mobile (ou de coordination) pour améliorer sa concentration
Chacun a un point mobile haut ou bas c’est-à-dire une zone dorsale dont le rôle est de faciliter les connexions entre le bas et le haut du corps. Les personnes qui associent les ceintures pelviennes et scapulaires ont effectivement un point mobile bas au niveau de la vertèbre L5, tandis que ceux qui sont dissociés ont un point mobile au niveau de la dorsale 8. En activant ce point de coordination cela permet d’améliorer le niveau d’énergie quelle que soit la situation (stressante ou non). Cela est valable autant pour l’enseignant que pour les élèves.
Cela peut se faire par des mouvements ou par une activation en « tapping » avec une règle ou une balle de golf/tennis. Masser cette zone pendant quelques secondes permet à la personne d’améliorer son niveau d’énergie et sa concentration. Cette activation nous paraît très intéressante car cette organisation est un paramètre structurel qui n’est pas influencé par le stress et reste, même si l’individu passe sur son profil complémentaire et opposé.
Connaître ses préférences et mieux parler lors d’un oral
Les théories de l’action située donnent une importance capitale à la signification que le sujet donne à l’environnement. En effet, en fonction de nos expériences et de notre vécu, chacun va donner une signification différente à telle ou telle situation. Lorsque que la signification est d’ordre négatif pour l’individu, le corps va faire appel à une autre ressource que celle qu’il utilise habituellement en premier lieu. Si on lutte et qu’on n’accepte pas de modifier le positionnement de son corps alors la situation sera vécue très négativement. En effet, il s’agit, pour mieux accueillir les émotions de prendre conscience que le corps a la bonne solution à la situation stressante et d’accepter ce changement de posture.
Par exemple, lors d’un passage à l’oral, si ce dernier est vécu comme potentiellement stressant, alors nous conseillons à la personne de se positionner en plaçant son épaule en avant de l’épaule habituelle. Admettons que ma préférence soit épaule droite, marche par le haut, épaule droite devant, œil moteur gauche. Pour basculer volontairement sur l’autre ressource, je bascule mon épaule gauche afin de faciliter l’adaptation. Passer sur son côté non préférentiel consciemment va également modifier les autres préférences à savoir, pour notre exemple, le poids du corps vers l’arrière et un œil moteur droit. Je garderai donc plutôt mon auditoire sur mon côté droit.
Cela nécessite un peu d’entraînement pour se détendre et se positionner de telle sorte permettrait d’intégrer facilement tout élément négatif et de mieux accueillir les émotions. Cette technique corporelle, si elle est apprivoisée avec de l’entraînement, peut devenir un puissant atout pour le passage lors du grand oral par exemple en classe de terminale mais également de manière générale pour parler devant un public. Côté enseignant, cela paraît aussi intéressant d’appliquer le même principe !
Des précautions : s’adapter et laisser le choix aux élèves du contexte d’apprentissage
Nous pensons en effet qu’il serait réducteur de considérer les préférences motrices comme une simple recette pédagogique destinée à résoudre l’ensemble des problématiques inhérentes à une situation d’enseignement. Il serait illusoire de nier la complexité de ces situations, où interviennent de multiples dimensions : sociales, pédagogiques, relationnelles, temporelles, organisationnelles…
Cependant, ignorer les apports des préférences motrices reviendrait à négliger une composante essentielle de la relation pédagogique à construire entre l’enseignant et l’élève. En intégrant les préférences motrices dans la réflexion pédagogique, il s’agit bien de donner à l’élève les clés de la construction de ses propres solutions.
Yvan Bich
