Le « conflit américano-israélo-iranien »
Peut-on déjà parler de « troisième guerre du Golfe » ? Pour l’heure, la page Wikipédia consacrée au conflit actuel se contente du qualificatif générique de « conflit américano-israélo-iranien ». Le temps seul dira la portée des répercussions liées à l’offensive conjointe d’Israël et des États-Unis, initiée le 28 février dernier. Mais déjà, les enseignants d’histoire-géographie font face à un déluge de questions.
Par sa rapidité, sa magnitude et les imbrications complexes qu’il ravive (sécurité énergétique, alliances régionales, fractures confessionnelles…) ce nouveau séisme moyen-oriental nous donnera du grain à moudre jusqu’aux examens de fin d’année.
Il nous impose, face au flux ininterrompu de l’information, un effort d’ingénierie pédagogique adroit. Je propose ici trois pistes sous forme de questionnements, à intégrer dans nos progressions annuelles.
Une guerre de l’information : décoder le « front » numérique
Comme tout conflit contemporain, celui-ci se joue autant sur les serveurs que sur le terrain. Depuis le 28 février 2026, nous assistons au déferlement d’un flux informationnel, dopé par les algorithmes et saturé par l’intelligence artificielle générative, laquelle semble avoir passé un nouveau cap de crédibilité.
En Première HGGSP (« S’informer »), une activité peut amener les élèves à s’interroger sur cette « guerre des récits ». Comment Israël, les États-Unis ou l’Iran utilisent-ils les réseaux sociaux pour saturer l’espace mental mondial ? En dix minutes de recherche comparative (TikTok, X, Google News…), les élèves peuvent s’exercer au recoupement des sources et prennent conscience de « l’écosystème informationnel pollué »[1] dans lequel ils sont amenés à évoluer.
Un second temps, plus analytique, peut être consacré à comparer une photographie d’agence de presse (AFP/Reuters) avec une autre, générée par IA. L’enjeu dépasse rapidement l’identification technique des artefacts (flous, hallucinations), toutefois bien nécessaire. Il s’agit surtout par la suite de remonter la « trace numérique » afin d’identifier l’émetteur et l’intention derrière la publication du contenu.
Évidemment, ce travail ne doit pas occulter la dimension éthique du conflit, déclenché par une agression surprise visant à décapiter le pouvoir politique iranien, au mépris des cadres du droit international et de la souveraineté des États. À ce titre, une autre analyse, mais qui demanderait un travail en amont de la part de l’enseignant, consisterait à comparer la façon dont l’attaque sur l’Iran a été traitée par les grands médias d’opinion internationaux.
Le retour du « gendarme du monde » ?
L’attitude des États-Unis depuis le début de l’année 2026 marque un tournant interventionniste spectaculaire, dont la capture de Nicolas Maduro en janvier fut le prologue. Au Moyen-Orient, l’Amérique de Donald Trump jongle entre ses intérêts stratégiques (pétrole, ventes d’armes) et une hostilité régionale persistante.
Assiste-t-on à un retour du « gendarme du monde » ou à un « retrait engagé » destiné à compenser le coût politique de la guerre commerciale de l’an dernier, mais aussi à éluder l’affaire Esptein, qui ne cesse d’occuper la scène politique intérieure américaine à l’approche des midterms ?
Cette question s’insère parfaitement dans les programmes de Première (« Les puissances internationales ») ou de Terminale HGGSP (« Guerre et paix »). Par une approche cartographique, les élèves peuvent être amenés à confronter les points d’appui américains dans le Golfe en 1991, 2003 et 2026. L’objectif est de saisir comment, de Bahreïn au Qatar, les États-Unis tentent de maintenir une hégémonie de plus en plus contestée par les ambitions russes et chinoises.
En histoire tronc commun, ce conflit illustre la mutation de rivalités héritées de la guerre froide au sein d’un monde désormais multipolaire. Des rivalités auxquelles viennent se greffer les proxies, nouveaux facteurs d’instabilité et principaux acteurs de l’opposition à Israël. La décision de frapper directement le leadership iranien, qui finance et arme cette constellation d’acteurs non-étatiques (Hezbollah au Liban, Houthis au Yémen), démontre bien l’importance prise ces dernières décennies par la guerre asymétrique. En outre, par rapport aux guerres précédentes dans la région, celle de 2026 intègre désormais les puissances émergentes dans une compétition pour l’influence dans la région. La Chine, partenaire de premier plan de l’Iran chez lequel elle s’approvisionne en pétrole, et la Russie, allié stratégique de Téhéran, observent le retour du « gendarme » avec préoccupation. Ce conflit sert enfin de parfait exemple pour illustrer la fin programmée d’un ordre international régulé par le droit, au profit d’une arène où s’affrontent les intérêts par l’intermédiaire de la force brute.
Les ressources et les flux au cœur du « feu »
Au-delà de l’affrontement idéologique, le conflit actuel remet en lumière la vulnérabilité des flux mondiaux, un point crucial du programme de Géographie de Terminale (« Mers et océans »). La menace pesant sur les détroits (Ormuz et Bab-el-Mandeb) n’est plus une hypothèse d’école mais bien une réalité opérationnelle. Même si militairement l’Iran n’est sans doute pas en mesure de tenir un blocus de longue durée, l’exécution de ce plan amène à une autre question. Comment le blocage, même partiel, de ces points de passage par l’Iran et ses alliés est-il à même de perturber l’économie mondiale en quelques jours ?
Par une étude de cas ciblée, cette approche permet de lier le local (les côtes yéménites ou iraniennes) au global (le prix du baril à la pompe en France ou dans d’autres pays européens), rendant concrète la notion d’interdépendance. En travaillant sur la sécurisation de ces routes, les élèves comprennent que la puissance militaire sert avant tout, à l’ère de la maritimisation galopante, à garantir la fluidité du capitalisme mondial.
Cet exemple contribue aussi à mettre en lumière la transition amorcée par les États du Golfe vers une économie moins dépendante des hydrocarbures. En 2026, le blocage de l’espace aérien et des terminaux portuaires de la région (comme le port de Jebel Ali à Dubaï ou les hubs aéroportuaires du Qatar et d’Abu Dhabi) agit comme un garrot sur le commerce entre l’Asie et l’Europe. La « révolution » logistique des monarchies du Golfe, qui ont su diversifier leurs économies pour devenir des entrepôts de rang mondial, transforme leur vulnérabilité sécuritaire en un levier de pression géostratégique. Pour les élèves, c’est l’occasion de comprendre que ces États ne sont plus de simples « pompes à essence », mais des acteurs centraux de la maritimisation et du transport aérien. Un arrêt prolongé de leurs activités dans ces domaines, provoqué par l’insécurité du conflit, déclenche une onde de choc immédiate sur les chaînes de valeur globales.
Enseigner l’incertitude sans détours
Enseigner l’actualité est un exercice d’équilibriste. Il ne s’agit pas pour nous de jouer les experts en géopolitique de plateau télévisé, mais de fournir aux élèves les structures intellectuelles nécessaires pour ne pas sombrer dans l’émotion brute de la frénésie informationnelle. En reliant le fracas de 2026 aux temps longs de l’histoire et aux permanences de la géographie, contribuons à transformer une actualité confuse en un objet d’étude intelligible.
Corentin Huneau
[1] Je reprends ici l’expression forgée par l’Institue for Strategic Dialogue dans le cadre d’un rapport publié en novembre 2024, consacré à l’évolution du rapport à la réalité à l’ère de l’IA.
