Une archive historique, intime et politique
Yehuda, un parent contacté, l’informe de la tragédie qui le touche au coeur : sa fille et son gendre font partie des douze citoyens américains retenus comme otages à Gaza. Et lui le père et Chaya la mère et tous les proches vont conjuguer leurs efforts pour vaincre tous les obstacles à la libération des êtres aimés et des otages.
Brandon Kramer, pour un temps, se sert de sa caméra dans un rapprochement affectueux et une démarche de proximité attentionnée. Puis, il prend peu à peu conscience de son immense responsabilité. Echelonnée sur deux ans, la réalisation façonne une « archive historique ». Intime et politique. Personnelle et engagée. En forme de plaidoyer fervent en faveur de la réconciliation entre les deux peuples, porté par plusieurs personnalités israéliennes magnifiques et par Liat, en particulier. Veuve, mère, professeure, femme debout qui transcende son destin de victime, manifeste sa volonté de reconstruire, exprime son empathie pour les Palestiniens.
Entre l’intimité de cœurs souffrants et la ‘politique’ des rapports de force
Loin de « l’éclairage brutal des projecteurs médiatiques », nous plongeons d’emblée à fleur de peau au cœur de la tragédie et le suspense est aboli. Au téléphone, un homme d’âge mûr au visage creusé apprend (de la bouche d’un agent de renseignement ?) la libération imminente. Beaucoup d’inconnus dans ce dénouement. Une immersion inhabituelle aux côtés de la famille et des proches des victimes prises en otages et retenues par le mouvement terroriste. Et un long ‘flash- back’ pour retrouver, dans les plis du temps interminable d’attente et d’incertitude, les épreuves traversées et les bouleversements engendrés par cette ignominie.
Tous les membres de la famille douloureusement touchés consentent à être filmés, ce qui est en soi un acte de foi inouï en l’avenir. Mais en ont-ils conscience alors ? Brandon Kramer capte avec délicatesse et respect l’émergence du contexte géopolitique précis. Il s’agit des premières ‘vagues’ de libération d’otages avant que les négociations entre représentants des Etats et des parties-prenantes et les marchandages, hyper-médiatisés, ne se durcissent encore au fil de la ‘riposte’ de l’armée israélienne planifiée par le gouvernement de Benjamin Netanyahou.
Se dévoile la portée historique d’un événement dans lequel Joe Biden, encore président des Etats-Unis, s’implique personnellement aux côtés de cette famille israélo-américaine et de sa figure tutélaire.
L’idéal fondateur réduit à néant : accords et désaccords familiaux
Yehouda, le père, attaché à l’utopie progressiste des origines et opposant acharné à la politique va-t-en-guerre menée par le Premier Ministre et à sa course à l’abime, met en évidence par ses déclarations fracassantes la fragilité psychologique (et la radicalité d’une partisane de la manière forte) chez Chaya, son épouse et mère de Liat. Leurs différends répétés s’affichent sans que la tendresse infinie qui les lie n’en soit affectée, jusqu’aux larmes à peine retenues envahissant le visage de l’homme à l’annonce de la délivrance.
Chacune et chacun, enfants, proches, parents plus éloignés, vivant en Israël ou résidant aux Etats-Unis, sont chamboulés par des conflits intérieurs profonds, remis en cause par les désaccords familiaux, rendus manifestes au fur et à mesure du déroulement de l’événement traumatique jusqu’à son dénouement. Tous amenés à questionner leur identité, leur place dans la société où ils vivent, et leur engagement humain au milieu des autres.
Holding Liat nous surprend encore par sa capacité à élargir l’horizon dans un paysage dévasté et un pays toujours en guerre. Le film, avec une finesse de trait remarquable, dessine en pointillé le portrait d’une femme admirable.
Portrait pointilliste de Liat en femme admirable
A sa libération, le retour du corps de son mari Aviv, tué pendant la captivité, puis la cérémonie de l’enterrement, Liat habite l’écran dans un vertige de responsabilités et d’obligations. A ses côtés, nous errons un temps sans savoir si elle va surmonter la perte de l’aimé, déborder d’affection maternelle, renouer avec sa vocation d’enseignante d’histoire, réinvestir son engagement en faveur du rapprochement entre les deux peuples.
Le récit de son retour à la lumière, derrière la fébrilité apparente, nous livre quelques images d’un entretien télévisuel au cours duquel elle témoigne de son échange saisissant avec un de ses geoliers du Hamas et de leurs divergences sur la définition géographique et politique des frontières de la Palestine.
En la voyant revenir au kibboutz en lambeaux, retourner la terre au milieu des ruines, nous savons que Liat est prête à replanter, à trouver en elle-même, et avec les autres, une voie de résilience et de réconciliation. Comme le souligne le réalisateur, Liat a clairement indiqué son « refus de voir un Palestinien ou un Israélien blessé, tué ou expulsé de ses terres ou de son foyer en représailles pour ce qui lui est arrivé ».
Que sont devenus Liat et ses proches ? Le film de Brandon Kramer ne prétend pas répondre à cette question déchirante à l’heure où la guerre totale poursuivie à Gaza, en Cisjordanie et dans toute la région par le gouvernement de Benjamin Netanyahou organise l’impossibilité de solutions vivables pour toutes et tous et insulte l’avenir.
Filmer l’après 7 octobre, des voix singulières, une voie de paix ?
Brandon Kramer, à travers « le prise d’une seule et unique famille », filme l’intime à un moment historique majeur, accueille la diversité des points de vue et nous transmet l’expérience psychique, l’onde de choc d’un événement inouï. Tout en restant au cœur de l’humain, sans complaisance ni jugement, Holding Liat accompagne les répercussions au long cours du traumatisme du 7 octobre sur chacune et chacun des membres du groupe qui accepte en toute confiance l’œil de la caméra. Une famille israélienne qui expose ses conflits, sa peine partagée, ses désespoirs contenus. Et qui choisit « la voie de la paix et de l’empathie ».
Un pari fou, aujourd’hui plus encore. Une volonté commune de recréer du lien entre Israéliens et Palestiniens, par delà l’horreur et les ruines, un lien vital que le film Holding Liat met en lumière dans sa profondeur, sa complexité. Et sa précarité.
Un document exceptionnel. Un témoignage pour l’Histoire.
Samra Bonvoisin
Holding Liat, documentaire de Brandon Kramer-sortie le 1er avril 2026 ; Prix du meilleur documentaire, Festival de Berlin, sélection officielle, Festival du film américain, Deauville 2026
