Avec La Femme de, David Roux prend un risque original. Il s’inspire librement ici (coscénariste, Gaëlle Nacé) du roman d’Hélène Lenoir Son nom d’avant. Il dessine le portrait subtil et délicat d’une héroïne dans la singularité d’un éveil intérieur. De la résignation mélancolique à la révolte contenue, du silence à la voix chuchotée, de l’indifférence policée à l’émotion retrouvée.
Au-delà de la dénonciation des ravages du patriarcat et du plaidoyer vibrant en faveur de la liberté des femmes, le drame, teinté d’humour féroce et de pointes de lyrisme, prend corps sous nos yeux, en particulier par la grâce tremblée d’une interprète exceptionnelle, Mélanie Thierry.
Canevas apparent d’une servitude consentie ?
Voilà Marianne aujourd’hui : femme d’un riche industriel, enviée et admirée, épouse modèle et mère de famille dévouée. Elle va avoir 40 ans et le confort de la vaste demeure familiale a lentement refermé sur elle son piège impitoyable. Prisonnière d’un inextricable réseau d’obligations sociales, familiales et conjugales, complice de son propre effacement, elle a, sans même s’en apercevoir, renoncé à elle-même.
Le script si sombre et la vision de la séquence d’ouverture, cinglante, au cours de laquelle Antoine (Eric Caravaca, sacrément convaincant), le mari et l’aîné de la famille, conforte son pouvoir, partage l’héritage (la mère vient de mourir), distribue les rôles et s’octroie l’occupation exclusive de la grande demeure, nous impressionne d’emblée. Nous ne donnons pas cher de la peau de Marianne, jeune femme douce au visage fermé, brièvement secouée par un élan de révolte, vite étouffé, à l’annonce de la tâche supplémentaire imposée par son époux d’un ton sans appel : elle va faire office d’infirmière auprès de son beau-père (impayable patriarche joué par Jérôme Deschamps), impotent en fauteuil roulant et hypocondriaque intermittent.
La violence de l’un et les désaccords des autres (la sœur Lili refusant avec panache le ‘deal’ proposé et quittant les lieux, sous peine de bannissement définitif) s’estompent progressivement pour laisser place au silence feutré et au poids écrasant du quotidien routinier. Entre ballet des serviteurs, rituels domestiques, soins et sorties du vieillard acariâtre dans le parc, la vie s’étire sans autres incidents que les injonctions soudaines d’un époux autoritaire ou les alertes capricieuses du patriarche annonçant sa mort imminente.
Au point que Marianne aura l’idée saugrenue de prendre le vieux au mot et de le conduire aux urgences pour une hospitalisation de contrôle. Une initiative inappropriée aux dires d’Antoine scandalisé par l’initiative d’une épouse, continuellement renvoyée à son statut de ‘pièce rapportée’, admise dans une famille catholique de la haute bourgeoisie angevine malgré des origines modestes.
De l’aveuglement aux fêlures, troubles, révélation
Mais comment tient-elle le coup ? Son seul horizon : se tenir debout (cadrée de dos) devant l’immense baie vitrée donnant à voir les arbres longilignes et décharnés entourant la demeure spacieuse aux parquets qui craquent et aux couloirs interminables.
Au fil des travaux et des jours, nous découvrons d’étranges réalités, accrocs manifestes aux conventions sociales et aux ‘valeurs’ morales inhérentes à un milieu affichant un respect scrupuleux de règles intangibles.
Chacun dans cette maison paraît détester Marianne. Son mari la méprise, son beau-frère avec qui elle entretient une liaison clandestine (et transgressive) la dénigre, son beau-père la rabaisse sans cesse. Ses enfants ne débordent pas d’affection à son égard : le garçon, petite pousse machiste, se reconnaissant dans la lignée des hommes héritiers désignés de la fortune familiale ; sa fille aînée, adolescente rigide d’un établissement catholique, affichant un inquiétant rêve mortifère…
Mais il faut le retour d’un passé lointain pour rendre les failles perceptibles.
Un surgissement de lumière en la personne d’un photographe au regard doux et au look détendu (Jérémie Renier jouant la décontraction attentionnée), manifestation impromptue d’un amour de jeunesse. Un moment privilégié attesté par des photographies d’alors dont Marianne peine à se souvenir.
Pas de dénouement conventionnel ni d’issue fatale dans ce drame intime.
Déjouant notre attente, le cinéaste réussit à tisser une fiction à la mesure de son projet initial.
La mise en scène troublante d’un mouvement fragile vers l’émancipation
David Roux affirme, non seulement, vouloir représenter au cinéma un milieu, la bourgeoisie, guère filmé aujourd’hui depuis la mort du cinéaste Claude Chabrol. Bien plus, il s’affranchit de la violence et de la radicalité du style chabrolien, par la fluidité du montage (Benjamin Favreul), les accords lyriques (musique originale : Quentin Sirjacq) et l’harmonique (quattuor violoncelles, piano, orgue). Il crée ainsi un univers intérieur propre à suggérer le parcours de Marianne dans son inachèvement.
Dans l’inquiétante étrangeté d’une demeure, inhabitable pour celle qui y vit sans s’appartenir, David Roux fait naître un suspense palpitant – hommage déclaré à Rebecca d’Alfred Hitchcock -, épousant les glissements d’une prise de conscience, les méandres secrets de l’enfermement jusqu’à l’esquisse d’une libération, loin du ‘domicile’ conjugal.
A l’air libre ?
Nous n’en dirons pas plus tant les voies pour la conquête de soi restent ouvertes.
Dans la fragilité du combat pas-à-pas de Marianne, la discrète, pour sortir de l’emprise, s’arracher à des années de domination masculine et vivre sa vie. La Femme de garde sa part de mystère. D’où son charme persistant.
Samra Bonvoisin
La Femme de, film de David Roux – sortie le 8 avril 2026
