Un livre ancré dans la pratique
Émeline Porthé mobilise la théorie et s’appuie sur son expérience dans des classes à prise en charge globale, suivies de la 6e à la 3e. Les propositions qu’elle fait ne sont pas des recettes à appliquer telles quelles. Elles sont contextualisées, nourries d’échanges avec les élèves, documentées dans leur processus d’élaboration.
L’introduction pose les enjeux avec clarté. En 2021-2022, 44,8 % des sortants non diplômés étaient au chômage (Repères DEPP, 2024). Ainsi, agir en prévention, avant que le décrochage ne se manifeste, est non seulement possible mais nécessaire. Le livre distingue trois niveaux d’action : la prévention (avant toute manifestation), l’intervention (aux premiers signaux) et la remédiation (quand le décrochage est installé). Cette grille de lecture est simple et immédiatement utilisable.
Les facteurs qui nous concernent directement
Parmi les facteurs de décrochage identifiés, la majorité est interne à l’école. Enseignante en REP+, certains m’ont particulièrement marquée.
La relation enseignant-élève est présentée comme un facteur de protection majeur, souvent sous-estimé. Le livre mobilise les travaux de Merle et Marsollier pour montrer que la qualité du lien que l’on crée avec un élève peut faire toute la différence. Et il montre, sans détour, que pointer l’attitude des parents peut parfois être un réflexe de protection pour l’enseignant en difficulté, plutôt qu’une vraie analyse de la situation. La coéducation, par une communication régulière avec les familles, construit la confiance, tant côté élèves que côté parents.
Sur l’évaluation, le livre rejoint ce que les sciences cognitives confirment : une évaluation pensée comme outil de progrès, valorisant l’erreur et favorisant la métacognition, protège les élèves du décrochage cognitif. L’ennui, le sentiment d’inutilité des apprentissages, la comparaison sociale permanente, tout cela s’installe quand l’évaluation devient une sanction plutôt qu’un levier.
Sur l’orientation, le constat est brutal et je le vis au LP : trop d’élèves arrivent en filière professionnelle par défaut, sans projet, épuisés. Le livre consacre un chapitre entier à l’orientation comme levier de persévérance en apportant des outils concrets comme la lettre à soi-même ou la recherche de stage.
Ce que le livre donne à penser
Cet ouvrage couvre la quasi-totalité de la vie scolaire : l’installation de la classe, la coopération, la parole, la responsabilisation, la motivation, l’évaluation, le climat scolaire, les conseils de classe, l’orientation, les discussions à visée démocratique et philosophique, la coéducation, et même le développement durable.
Parmi les concepts développés, celui de prise en charge globale (PCG) m’a interpellée. En effet, j’ai réalisé que j’en faisais instinctivement depuis des années, par l’observation et par tâtonnement : entretiens individuels trimestriels, accueil aux récréations, lien avec les familles… L’apport théorique du livre est là. Il offre une vision structurée, élargie, et donne des mots pour en parler. Parce qu’expliquer pourquoi on fait ce qu’on fait, c’est aussi ce qui permet de le transmettre.
Le livre revient aussi sur deux notions qui éclairent ce qu’on vit en classe.
Dans une expérience des années 1970 (Deci, 1971), on proposait des puzzles à deux groupes d’élèves. Un groupe était payé 1 dollar par puzzle résolu. L’autre n’avait aucune récompense. Résultat : le groupe récompensé a fini par passer moins de temps sur les puzzles. Le groupe sans récompense, pour qui l’activité restait un choix libre, y passait plus de temps. La motivation extrinsèque de la récompense venait abîmer la motivation intrinsèque. En tant que prof, ça interroge sur ce qu’on met en place et sur ce qu’on croit être des encouragements.
L’autre notion qui m’a touchée, c’est l’impuissance acquise. Certains élèves finissent par penser qu’ils sont incapables d’y arriver et ne s’engagent plus. Ne pas s’engager leur permet de protéger l’estime d’eux-mêmes : ce n’est plus un échec, c’est un refus. On comprend combien il est essentiel que l’élève se sente en capacité de réussir et combien nos pratiques peuvent, sans qu’on s’en rende compte, entretenir cette impuissance.
Pourquoi je le recommande
Ce livre nomme, structure et légitime. Il s’adresse autant aux débutants qui cherchent des repères qu’aux expérimentés qui veulent mettre des mots sur leurs intuitions ou questionner leurs pratiques. Les références théoriques sont nombreuses mais jamais dogmatiques, toujours explicitées de façon accessible.
Le décrochage est insidieux. Il ne se voit pas toujours. Et il se joue, pour une grande part, dans nos classes, dans nos postures, dans ce qu’on dit et ce qu’on ne dit pas à un élève. C’est pour ça que ce livre est utile. Pas pour donner bonne conscience, mais pour agir.
Mathilde Ouguel, professeure d’histoire-géographie en lycée professionnel
Émeline Porthé Prévenir le décrochage scolaire. Agir pour la persévérance de tous les élèves, 2026 ESF Sciences Humaines.
