Une double spécificité française
A la rentrée 2026, la révision de l’ensemble des programmes scolaires des cycles 1 et 4 sera effective. Cette refonte fait suite à celle des programmes des cycles 2 et 3, applicable à la rentrée 2025, à celle du programme d’enseignement scientifique de la classe de première, applicable à la rentrée 2023, de la classe de terminale, applicable à la rentrée 2024, à celle des programmes de langues vivantes, applicable à la rentrée 2025 pour les classes de seconde et à la rentrée 2026 pour les classes de première et de terminale.
Qui dit nouveaux programmes, dit nouveaux manuels scolaires. Les spécimens sont déjà arrivés dans les établissements scolaires. Les cartons, à peine déballés, trônent sur les tables en salles des professeurs.
La refonte des programmes, qui revient comme une récurrence au bout de quelques années, est un rituel auquel tout le monde se soumet de bonne grâce. Il s’agit d’une spécificité bien française. La plupart des autres systèmes éducatifs formulent leurs attendus nationaux sous forme de référentiels de compétences construits sur le temps long. Cela évite de bousculer sans cesse le travail des enseignants. Le système éducatif français, lui, fonctionne selon une logique programmatique. Les programmes scolaires français sont très détaillés, dans les attendus comme dans les méthodes. Pour autant, ils semblent ne jamais vraiment donner satisfaction puisqu’à intervalles réguliers, il devient impératif de les réviser.
Chaque révision suppose de refaire les manuels scolaires, ceux habituellement utilisés par les élèves étant devenus obsolètes au regard des nouveaux programmes. Car, autre spécificité française, les supports de cours utilisés par les enseignants, qu’ils soient de format numérique ou papier, sont pour partie le fait d’éditeurs privés. En France, le secteur de l’édition scolaire est un marché très lucratif. Certains voient, dans le rythme effréné de révision des programmes scolaires, une forme d’obsolescence programmée permettant d’assurer un renouvèlement régulier d’une source de revenus des éditeurs privés. A la rentrée 2026, cependant, cette mécanique risque de ne pas bien fonctionner.
Désaffectation progressive du prêt à enseigner
En l’espace de quelques années, le paysage de l’édition française s’est profondément modifié. Une partie du secteur est actuellement détenue par un milliardaire qui ne cache pas sa volonté de déconstruire le service public. Aussi, les appels au boycott des maisons d’éditions sous sa coupe se sont multipliés. Beaucoup d’enseignants n’entendent pas participer au financement de la sphère d’influence nationale-populiste pour qui l’éducation est en ligne de mire. Ces appels, conjugués à la baisse des crédits dédiés, conduisent à une désaffection pour les manuels scolaires. L’absence de manuels à la rentrée 2026 est une réalité qui commence à prendre forme dans de nombreux établissements scolaires.
Cependant, les deux facteurs évoqués – boycott de certaines maisons d’éditions et baisse des crédits dédiés – n’expliquent pas, à eux seuls, ce mouvement de désaffection dont les racines semblent plus profondes. La formule du « prêt à enseigner », qui est celle des manuels scolaires, ne fait plus recette. Leurs contenus pédagogiques, souvent conçus selon une approche monolithique, ne semblent plus adaptés aux réalités d’une éducation devenue complexe. Pour beaucoup d’enseignants, les manuels scolaires pêchent par leur manque de diversité. Les élèves à besoins particuliers, ainsi que ceux qui sont en difficulté scolaire, ont du mal à s’approprier les démarches pédagogiques qu’ils contiennent, conçues pour les élèves en réussite et trop souvent répétitives. Certains enseignants eux-mêmes, se retrouvent difficilement dans les approches pédagogiques proposées par les manuels scolaires, considérées comme réductrices.
Dans les faits, la plupart des enseignants le reconnaissent, les manuels scolaires sont pas ou peu utilisés. Beaucoup d’entre eux ont déjà sauté le pas et se sont affranchis des manuels scolaires. Certaines disciplines sont plus concernées que d’autres. De longue date, les enseignants de technologique en collège ou de sciences et technologies industrielles en lycée, ont eu un rapport distant aux manuels scolaires. Plus récemment, le mouvement a gagné les enseignants de mathématiques, de langues vivantes, ainsi que les enseignants de spécialités au lycée.
Certains établissements scolaires se sont lancés dans la démarche « collège sans manuels ». Ils répondent en cela à l’appel de l’UNESCO qui recommande de n’utiliser que des ressources éducatives libres pour lutter contre la marchandisation rampante de l’éducation. Si les collèges sans manuels sont ultra minoritaires à l’échelle du pays, la démarche fait des émules dans certaines disciplines d’enseignement. Par effet de contagion, il n’est pas rare que des équipes enseignantes déclarent ne pas recourir aux manuels scolaires à la suite d’un choix collectif, ce qui fait le plus grand bien aux finances publiques.
Intelligence de conception
En l’absence de manuels scolaires, il revient aux enseignants de créer eux-mêmes l’intégralité de leurs supports d’activités pédagogiques. Envisagée de façon isolée, la tâche peut sembler ardue tant la conception des supports pédagogiques est chronophage. Certains ont recours à l’intelligence artificielle (IA). Beaucoup d’enseignants ont déjà été formés à la rédaction appropriée de prompts leur permettant de concevoir des séances pédagogiques en un temps record. Il convient aussi de s’assurer que les contenus créés reposent sur des données entièrement libres de droit, ce qui n’est souvent pas le cas tant les utilisateurs d’IA génératives sont peu scrupuleux à les alimenter par des données privées. Les enseignants les plus vigilants à l’utilisation de l’IA suivent avec attention les travaux de la Chaire UNESCO RELIA (Ressources éducatives libres et intelligence artificielle) de l’Université de Nantes.
Cependant, la sous-traitance aux algorithmes pour la production de supports est souvent décevante. Passé la stupéfaction de voir la machine concevoir du contenu pédagogique à une vitesse record, les enseignants découvrent vite que l’IA générative n’est pas aussi intelligente qu’annoncé. Elle se contente de reproduire à l’infini des variations de contenus. Si cela semble pertinent dans le cas d’une approche purement transmissive, pour des exploitations de documents ou pour la création d’exercices d’applications, l’IA générative est prise en défaut lorsqu’il s’agit d’aborder les pédagogies actives, l’apprentissage de la coopération, de la création collective, la réflexion sur l’éthique et les valeurs et plus généralement pour aborder le domaine des compétences socio-émotionnelles et comportementales. En l’état actuel des données d’entrainement, l’IA générative ne fait pas mieux que les manuels scolaires tout en soulevant des problèmes éthiques majeurs liés à ses coûts environnementaux et sociétaux. Derrière une apparente gratuité, l’IA génère des coûts sociaux vertigineux qu’il n’est plus possible d’ignorer.
Dans les faits, la grande majorité des enseignants qui s’affranchissent des manuels scolaires ne se tournent pas vers l’IA mais vers les réseaux pédagogiques. Le principe est simple. Il s’agit de sortir de son isolement pour se tourner vers ses pairs afin de partager, de mutualiser les pratiques et les supports pédagogiques. C’est le rôle des réseaux pédagogiques. Car les ressources éducatives libres sont de deux natures. Il y a les ressources primaires, celles qui vont servir de support à la construction d’une séance pédagogique, et les ressources complètes, décrivant l’intégralité d’une séance pédagogique, de son intention première à ses modes d’évaluation en passant par les objectifs pédagogiques, les démarches utilisées et les possibilités de différenciation.
Ce sont ces ressources éducatives élaborées qui sont mutualisées par les réseaux pédagogiques. Ceux-ci existent à tous les niveaux : disciplinaires comme interdisciplinaires. Leur fonctionnement est largement favorisé par les nombreux outils numériques mis à disposition des enseignants, notamment à travers la plateforme d’applications libres apps.education.fr et la plateforme ELEA. Ces deux plateformes sont considérées comme des outils majeurs de mutualisation et de partage de ressources éducatives libres. A l’aide de ces plateformes, les enseignants se retrouvent en réseau autour de problématiques pédagogiques précises afin de partager leurs supports et les approches pédagogiques qu’ils contiennent. L’activité des réseaux pédagogiques consiste à faire émerger les bonnes pratiques, celles qui se dégagent naturellement des échanges et qui s’imposent comme les mieux adaptées. Avec la mutualisation de pratiques au travers des réseaux pédagogiques, la conception des supports d’activités pédagogiques se fait en intelligence collective, chacun venant s’enrichir des points de vue et approches des autres.
L’émergence et le dynamisme des réseaux pédagogiques marquent un changement majeur dans la culture professionnelle des enseignants français, traditionnellement marquée par une forme d’individualisme pédagogique. L’esprit d’ouverture et de partage gagne progressivement la profession et se diffuse bien au-delà des établissements scolaires. Certains réseaux pédagogiques fonctionnent comme des communautés professionnelles, animées par la volonté collective de construire ensemble les réponses pédagogiques adaptées aux problématiques complexes de l’éducation d’aujourd’hui. A l’instar des autres systèmes éducatifs, les ressources éducatives libres commencent à devenir, en France, une réalité grandissante. Face aux tentatives de privatisation des contenus pédagogiques, opérées par les entreprises des technologies numériques au service de l’éducation (EdTech), les ressources éducatives libres sont une réponse collective, apportée par les enseignants du service public, soucieux de préserver le caractère égalitaire de l’éducation, considérée comme un bien commun librement accessible à tous.
Stéphane Germain
