Pour célébrer en beauté le Bicentenaire de la photographie, chaussez les lunettes adaptées et préparez-vous à un éblouissement ! Découvrez sur grand écran les sidérants clichés stéréoscopiques en trois dimensions pris dés 1903 par un jeune photographe amateur, devenu célèbre bien plus tard, Jacques Henri Lartigue (1894-1986).
Chef-opérateur passionné par la photographie et ses traces primitives, Denis Gaubert fait renaître sous nos yeux « La Vie en relief ». Le documentaire d’une grâce inouïe, composition poétique et sensible, fruit de quatre ans de travail, à partir d’archives visuelles inédites et de textes autobiographiques, donne à voir et à entendre l’itinéraire personnel d’un enfant espiègle et inventif de la Belle Epoque et la traversée du siècle d’un artiste libre, guidé par le plaisir de toujours capter le monde à portée de son regard.
« Stéréodrome », évocation d’un succès populaire précoce
Ne ratez pas le début de la séance et son court-métrage extraordinaire, « Stéréodrome » ! Inventé en 1832 par le physicien Charles Wheatstone, le premier stéréoscope est doté de deux miroirs inclinés à 90°déviant le regard de chaque côté vers deux images stéréoscopiques conçues pour reproduire la vision binaire de nos yeux c’est-à-dire en deux images légèrement différentes que le cerveau humain combine en une seule représentation en trois dimensions.
Le stéréoscope du précurseur anglais, ensuite adapté à la photographie en différents modèles, devient très populaire, rencontre un énorme succès commercial au XIXème siècle. Et ce, bien avant l’apparition du cinéma. « Stéréodrome » dévoile un contexte historique peu montré et quelques vues stéréoscopiques en relief saisissantes : portraits, scènes comiques, images scientifiques, exploration de pays lointains, événements marquants…L’apparition d’appareils simples et légers permet aux amateurs de photographier alors « leur propre vie en relief, expérimenter, jouer, rechercher le désordre : sauts, chutes, sourires, accidents », comme le souligne le réalisateur. Lartigue, dès l’enfance, en fait son jeu préféré.
Une vie romanesque à souhait
Né dans une famille aisée à Courbevoie, Jacques Henri Lartigue, initié par son père, prend sa première photo seul à l’âge de 8 ans en 1902 avec un appareil ordinaire. Avant de s’emparer dès l’année suivante du stéréoscope et d’en explorer goulûment les immenses potentialités. Débarrassé des obligations scolaires (des précepteurs viennent à domicile), l’amateur insatiable photographie le quotidien, la famille, les proches,la maison, l’environnement immédiat et, plus tard, les premières amoureuses (son épouse ‘Bibi’en particulier). Demeure un sujet de prédilection, son frère aîné, surnommé ‘Zissou’, fou d’aéronautique, inventeur d’engins insolites, expérimentés…sans succès ni découragement. Des machines aux proportions fantastiques que les clichés du cadet fixent dans l’instantané d’un mouvement arrêté et dans sa profondeur.
Durant vingt-cinq ans, l’artiste, obstiné à devenir peintre professionnel (activité dont il vit mal) ne cesse d’utiliser le stéréoscope en amateur doué sans songer à en faire son métier.
Pourtant, parmi les milliers d’images disponibles, celles retenues et soigneusement restaurées dans le respect de leurs origines, associées à un récit à deux voix et à un commentaire également en off tiré des carnets personnels de Lartigue, modulées par des musiques, primesautières ou mélancoliques, dessinent un écrin poétique ouvert au choc émotionnel et esthétique des spectatrices et spectateurs sous l’emprise d’un ravissement inconnu.
Un spectacle au diapason du talent de son auteur, révélateur en creux des alea d’une existence aux rebondissements inattendus.
Trous et reliefs d’un destin atypique
Le déploiement d’une robe de femme souriante descendant un grand escalier sans le toucher comme suspendue dans les airs, le nuage des poussières décomposées en parties fines d’une automobile en plein dérapage, les coroles de multiples gouttes d’eau étincelantes comme des perles éclaboussant un plongeon la tête la première, encore en cours…
Des moments de présent pur captés par un photographe énergique au regard aiguisé dans l’insouciance et l’enthousiasme de la jeunesse. Un âge délicieux, voué aux progrès techniques, l’automobile, l’aéronautique, avide de loisirs sportifs, en apparence protégé des réalités difficiles et du fracas des armes, la Première Guerre mondiale notamment (Lartigue en est exempté).
Une existence légère et confortable, mondaine et privilégiée, que le ‘photographe du bonheur’ impressionne avec force et jubilation.
En filigrane cependant, dans les ellipses, les décalages entre les vues en relief et les pensées en off de Lartigue, les trous temporels émergent en creux les failles intimes et les drames personnels, comme le conflit déchirant avec le frère aîné admiré, la fin d’un amour ou les revers de fortune d’un père inconséquent. Et, sans doute, d’autres douleurs, plus secrètes encore, comme l’échec d’un accomplissement par la peinture.
A nous de reconstituer les suites d’un destin dans sa discontinuité et ses rebonds. Abandon du stéréoscope au début des années 30, passage à la photographie et au panoramique, à sa stabilité et à son élégance.. . Et la reconnaissance tardive de toute une vie de photographe, d’abord aux Etats-Unis (première exposition institutionnelle, MomA, 1963), en France ensuite, dans le monde entier enfin.
Surgissement inouï d’images enfouies, l’énigme d’une vie
Comme nous ne les avons jamais vues, les images de « La Vie en relief » de Denis Gaubert revenues à leur magnificence primitive, agencées en un montage fulgurant révèlent la puissance suggestive de la vision stéréoscopique . Elles racontent aussi l’histoire d’une vie d’homme et de photographe, dans ses étincelles, ses zones d’ombre, ses faiblesses, le mystère d’une absence à soi-même parfois. Et l’histoire en arrière-plan d’une (belle et folle) époque lointaine et le destin, tour à tour ordinaire et hors du commun, d’un artiste au fil de sa traversée parfois chahutée du siècle dernier. Des traces visuelles ravivées par l’approche délicate et la création poétique que nous offre le réalisateur et scénariste, Denis Gaubert. Au point que les images stéréoscopiques en trois dimensions nous parviennent aujourd’hui dans le jaillissement éclatant de la première fois.
Samra Bonvoisin
« La Vie en relief-Jacques Henri Lartigue », film en 3D stéréoscopique de Denis Gaubert, précédé de « Stéréodrome », court-métrage en 3D stéréoscopique du même auteur
-sortie le 16 septembre 2026
