Echanger, dialoguer
L’Ecole et les parents ne sont plus qu’une partie, parfois minime, de ce qui leur permet cette construction. Les relations sociales, physiques ou numériques, jouent un rôle d’autant plus essentiel que les parents ou l’école ne parviennent pas vraiment à aborder avec eux les mêmes questions qu’ils se posent. Il est pourtant essentiel que des interactions, des échanges et des dialogues puissent exister, en particulier pour favoriser « l’appropriation raisonnée » de ce que croisent en ligne les jeunes.
Des blogs aux rumeurs…
Rappelons ici l’engouement pour les « Skyblog » d’antan, et leur disparition au profit des solutions de réseautage numérique (MSN Facebook, forums et autres twitter, etc…). Ce qui interroge en premier c’est la manière dont chacun de nous s’informe, ou plutôt est en contact avec le monde qui nous environne. Une analyse par cercles concentriques (sur chacun des anneaux est inscrit le moyen technique et les types d’interlocutions) permet de construire un profil individuel. Individuel mais aussi collectif, c’est-à-dire comment cela s’inscrit dans des dynamiques qui impliquent parfois un grand nombre d’autres personnes. Car une particularité des réseaux sociaux numériques est bien la « viralité », c’est-à-dire une sorte de rumeur (Camille Alloing, Nicolas Vanderbiest. La fabrique des rumeurs numériques. Comment la fausse information circule sur Twitter ? . Le Temps des médias. Revue d’histoire, Nouveau Monde Editions, 2018) circulant rapidement.
Popularité et échanges entre jeunes
Les cours des écoles, collèges, lycées, sont des espaces d’échange, de partage, de circulation d’informations. On se rappelle, avant Internet, le fameux « vu à la télé » qui servait déjà de vecteur d’échanges entre jeunes. L’exemple de séries télévisées et leur popularité tient d’abord aux échanges entre les jeunes qui les regardent. Désormais la circulation des informations a pris une autre ampleur, la viralité étant très importante. Le problème posé est celui de la vérification par la popularité. D’une part on accède de plus en plus aisément à toutes sortes d’informations (plus ou moins vraies), mais leur mise en avant repose sur des mécanismes algorithmiques parfois opaques, mais dans lesquels la popularité est un facteur important. Rappelons ici le pari de Pascal sur la croyance en Dieu. On constate que l’adhésion aux informations rencontrées dans des réseaux numériques repose davantage sur la viralité que sur la vérité.
Légitimité de l’enseignant en question
Les enseignants sont de plus en plus confrontés à des contestations sur les savoirs enseignés. Certes les élèves restent encore souvent respectueux de la parole de l’enseignant, mais il n’est pas rare d’entendre des enseignants rapporter des contestations d’élèves concernant les contenus enseignés. La difficulté vient alors de la manière de se confronter à ces oppositions. L’enseignant, s’il se définit par sa seule maîtrise des savoirs, est alors limité face à des jeunes apportant alors la contradiction. Il devient nécessaire d’organiser son enseignement pour permettre aux élèves de construire leur raisonnement sur la recherche d’informations variées et parfois opposées avant de se saisir d’une « vérité ». C’est l’objectif de la pédagogie basée sur les controverses qui propose d’examiner les différentes manières d’aborder une question avant d’en déterminer la réponse. Mais il reste pour l’adulte la difficulté à accepter ces « affrontements ».
Crise de générations, intelligence de la jeunesse
Faire face aux jeunes, aux adolescents, dans la salle de classe se fait dans un contexte « normé » et organisé. L’évolution technologique a ouvert des possibles que les adultes d’aujourd’hui n’ont pas ou peu connus dans leur propre adolescence. Pourtant les adultes, les parents, ont aussi adopté ces moyens numériques connectés parfois sans même en être conscients. Mais le cadre culturel et cognitif dans lequel ils se sont construits peuvent différer de celui des jeunes. Différences de générations, rappelées de manière récurrente depuis très longtemps (rappelons-nous les propos des adultes sur la jeunesse au début des années 1960). Ce qui inquiète, c’est la perméabilité de la jeunesse, c’est-à-dire sa vulnérabilité face au monde qui l’entoure. Les élèves de lycée expliquent qu’ils s’organisent entre eux pour faire face à ce monde et ses dérives. Ils produisent leurs règles de fonctionnement, s’entraident, et même se coéduquent. Les plus jeunes sont par contre beaucoup plus vulnérables car souvent ils n’ont pas encore décrypté les codes et modes de fonctionnement du monde numérique.
Un éclairage très intéressant
Jocelyn Lachance est socio-anthropologue, spécialisé dans le « continent adolescent ». Dans un livre court et accessible (L’adolescence connectée, un monde à découvrir, Comprendre sans juger, accompagner sans envahir, érès 2026) il invite les adultes à comprendre mieux les adolescents, sans complaisance ni illusion, mais toujours en insistant sur l’importance de respecter les jeunes. Pour lui, il ne s’agit pas, pour les adultes de jouer aux ados ou de refuser tout contact. L’important est la possibilité d’un dialogue face à des attitudes parfois difficiles à comprendre. Il insiste en particulier sur la « continuité physique-numérique », comme permettant la compréhension des attitudes des adolescents. Pour ce chercheur, la « planète adolescents » n’est pas un monde à part, mais un monde qui fait sens pour les jeunes et qui leur permet de se construire dans le monde actuel tel qu’il est. Cet ouvrage accessible nous propose des pistes de réflexion et de réflexivité dont nombre d’adultes, parents, éducateurs, feraient bien de s’emparer… Avant de fustiger les jeunes, commençons par identifier notre « posture ».
Bruno Devauchelle
