Qu’est-ce qui vous a motivée à lancer un tel projet pédagogique sur le thème des fenêtres ?
Lise Minvielle-Moncla : Au troisième trimestre, j’ai proposé ce travail de photographie sur le thème des fenêtres aux élèves de 4e et 3e. Il s’agissait avant tout de proposer un travail plus accessible pour les élèves en difficulté ou souvent absents et de donner la possibilité d’un travail en petit groupes de 2 à 4 élèves. J’ai cherché un thème que je puisse mettre en lien avec le programme de français « Se raconter, raconter le monde » et celui de « la fenêtre sur le monde » m’a semblé intéressant. Le thème de la fenêtre, en effet, permet de parler de soi, de ses émotions sans nécessairement se représenter et d’être attentif à soi et aux autres comme spectateur. Il me permettait aussi d’aborder des questionnements liés au programme du cycle 4 d’arts plastiques : l’expérience sensible de l’espace de l’œuvre et de recourir à des outils numériques à des fins de création. La relecture d’ouvrages de Gaston Bachelard que j’aime beaucoup, comme Poétique de l’espace et Poétique de la rêverie, m’ont amenée à envisager le travail proposé dans l’objectif de constituer une ode photographique et poétique sur le thème « Le monde à ma fenêtre » et j’ai proposé à Madame Jomat de participer à ce projet car il était également adapté aux programmes de français de 4e et 3e. J’ai été enchantée qu’elle trouve l’idée intéressante et propose un partage sur Canva du travail en cours. Ce dernier nous a permis de nous tenir au courant des avancées et a facilité la constitution de l’ode, alors que nous avions peu de temps, le 3e trimestre étant assez court et chargé en termes de planning.
L.M.-M. : En arts plastiques, voici le sujet tel qu’il a été proposé après quelques lectures sur le thème de la fenêtre dont j’ai repris des formulations : « C’est le monde depuis ma fenêtre ! Ode photographique sur le thème de la fenêtre ». Plus ou moins ouverte, fermée ou obstruée, plus ou moins bucolique, oppressante ou mélancolique, plus ou moins transparente, opaque ou écran, plus ou moins ouverte au visible ou à l’invisible, séparation de deux espaces, limite, frontière ou lieu de passage, plus ou moins source d’observation, de découverte, de repli ou d’attente, d’obscurité ou de lumière, résonance entre la présence concrète de ce qui est vu et l’abstrait de ce qui est ressenti, opposition d’un corps dedans et d’une pensée qui s’échappe, lieu de contradiction entre ici et là-bas, la fenêtre évoque sous un angle nouveau notre rapport au réel, aux autres et à notre intimité. « Réalisez une œuvre photographique qui nous interroge à ce sujet, de quoi nous émouvoir et donner à voir votre point de vue. Situation de projet seul(e) ou à 2, 3 ou 4. »
Quelles ont été les modalités de travail ?
L.M.-M. : Les élèves étaient tenus de faire un travail de recherches photographiques sur le thème de la fenêtre durant deux-trois semaines, puis de proposer 3-4 photographies, et de me les envoyer sur une adresse mail dédiée : ils devaient observer, trouver de la nouveauté dans le quotidien et les habitudes, travailler leurs photos, créer une ambiance et une atmosphère afin de nous émouvoir le plus possible. Quelques questions leur étaient posées : Quelle fenêtre ? Intérieur ? Extérieur ? Visible ? Non visible ? Contenu visible ? Plus ou moins abstraite ou figurative, réaliste ou surréaliste ? Quel point de vue ? Quel cadrage ? Quel éclairage ? Quelle mise en scène ? Ce travail de recherches photographiques les invitait à varier l’angle de vue, l’éclairage, la mise en scène, à faire des retouches (filtre, cadrage, couleurs, noir et blanc, contraste, luminosité, flou, netteté…), à travailler l’éclairage, les variations de lumière, le contre-jour, le contraste.
L.M.-M. : Je savais par expérience que les propositions seraient intéressantes car les élèves de cette génération ont, je trouve, un regard très photographique et sensible. Ce que j’ai trouvé intéressant, c’est la diversité d’approches et le fait qu’ils aient aussi échangé des connaissances sur les procédés utilisés. Certains élèves ont été moteurs dans le partage d’informations sur l’usage de nouvelles technologies : compresser des images, les envoyer depuis leur téléphone, utiliser AirDrop, FileSender…. Certains ont fait des dessins et ont utilisé l’I.A. pour transformer leur dessin en photographie. D’autres se sont demandé comment montrer qu’il s’agissait d’une vue depuis une fenêtre, quand bien même son cadre n’était pas visible. Plusieurs élèves ont expliqué les retouches qu’ils avaient effectuées, ce qui a permis un partage de connaissances. Dès la première semaine, le fait de visionner les premières propositions sur Canva a intrigué, amusé, étonné, parfois ému et, je pense, motivé les élèves.
Ensuite, je leur ai demandé de choisir une à deux de leurs photographies pour se concentrer sur la présentation. Ils devaient évoquer le contexte de réalisation, quand et où avait été prise cette photo, expliquer leur démarche et comment ils avaient procédé, s’il avaient eu recours à l’I.A., expliquer pourquoi et ce qu’ils avaient demandé, s’ils avaient effectué des retouches et transformations et pourquoi ils les avaient faites. Ils devaient aussi décrire leur photographie, choix du sujet, du cadrage, des couleurs, du rendu des lumières et des matières, noter leurs impressions, sensations, émotions lorsqu’ils regardaient leur photographie ou au moment de la prise de vue, rechercher des titres. Avec deux classes, nous avons eu le temps d’échanger sur ce qu’ils avaient appris ou compris au cours de ce travail.
La professeure de français a accompagné les élèves dans l’écriture de textes poétiques : quelles ont été les consignes et modalités de travail ?
Ophélie Jomat : La consigne a été légèrement différente selon le niveau abordé. Mais la temporalité a été la même : le travail d’écriture a été réalisé en cours de français, après la remise du travail photographique par les élèves à Madame Minvielle-Moncla. Il s’agissait que le texte éclaire le point de vue mis en valeur par leur(s) photographie(s) personnelle(s).
En 4e, il m’a semblé intéressant de travailler sur le genre de l’ode et de la poésie lyrique, abordé au programme (« Dire l’amour »). Nous sommes tout d’abord partis du mythe d’Orphée et d’Eurydice pour définir le lyrisme, avant d’étudier quelques poèmes d’amour comme ceux de Sappho et de Louise Labé. J’ai ensuite couplé cette thématique à celle de l’étude de la ville, également au programme de 4e : j’ai pu poser des questions aux élèves comme « Comment votre regard par la fenêtre a-t-il modifié votre regard personnel sur votre ville, sur votre quartier, sur votre habitat ? », « Comment votre regard par la fenêtre a-t-il recomposé le monde qui vous entoure, a-t-il modifié votre rapport à votre ville, aux autres, à vous-mêmes ? ». Le travail d’écriture a été lancé en classe, les élèves avaient sous les yeux la ou les photographies qu’ils avaient choisie(s), je suis passée dans les rangs pour aider ceux qui n’osaient pas se lancer, qui avaient peur d’écrire un texte poétique ou qui avaient parfois besoin d’une phrase d’amorce. Pour ce faire, un travail a été lancé sur le lexique des couleurs et des émotions. Le brouillon a ensuite été poursuivi ou retravaillé à la maison, avant relecture conjointe par l’élève et moi.
Et en 3e ?
O.J. : En ce qui concerne les 3e, le projet a été mené en lien avec la séquence sur l’autobiographie, le thème « Se chercher, se construire. Se raconter, se représenter » s’inscrivant pleinement en corrélation avec le projet lancé par ma collègue d’arts plastiques. Nous avons pu aller plus loin dans l’abstraction avec ce niveau, nous nous sommes interrogés sur la fenêtre comme miroir de l’âme, de la psyché, comme vecteur qui nous interroge sur notre relation aux autres et au monde. L’écriture poétique a ensuite été un moyen de déployer pour chaque élève son intériorité, ainsi que sa vision intime du monde. En revanche, en raison de la tenue du projet au 3e trimestre, au cours duquel les élèves partaient une semaine en Espagne avant de passer le Brevet, j’ai passé moins de temps avec eux en classe à la recherche des idées, ils ont été plus autonomes dans l’écriture et j’ai surtout réfléchi avec eux à la relecture et à l’amélioration du premier jet d’écriture.
Quel regard la professeure de français porte-t-elle sur ce travail d’écriture créative ?
O.J. : La qualité des textes produits est variée, à l’image de notre public très hétérogène, mais à l’exception de quelques élèves absentéistes, absolument tous les élèves de ma classe de 4e et de 3e ont produit un texte, que ce soit deux vers pour un élève allophone, ou un poème plus conséquent pour ceux qui s’en sont sentis capables. Cela est la première réussite. Ensuite, certains élèves parfois timides ou moins intéressés par la poésie, se sont révélés lors de ce projet : le fait d’écrire un texte qui vient éclairer un processus de création photographique permet de placer au regard de l’image des mots évocateurs, souvent touchants et parfois déconcertants.
Le projet présente aussi l’originalité d’être interdisciplinaire : à la lumière de cette expérience, en quoi une telle démarche vous semble-t-elle féconde ?
O.J. : L’intérêt d’un tel projet interdisciplinaire est pour les professeurs de découvrir leurs élèves parfois sous un jour nouveau et pour les élèves d’établir des ponts entre les arts, ainsi que de s’inscrire dans un projet d’ampleur, sur deux niveaux, à l’échelle du collège. Je suis heureuse que Madame Minvielle-Moncla m’ait offert la possibilité de rejoindre son projet initial, nos deux matières ont été complémentaires pour aboutir à une production numérique dont les élèves peuvent être fiers.
L.M.-M. : Ce travail interdisciplinaire a eu un impact fort sur le travail des élèves. Cela a permis de les accompagner davantage et davantage d’élèves ont fait des efforts et se sont exprimés. C’est intéressant de pouvoir maintenir une bonne dynamique de travail auprès d’élèves moins motivés ou en difficulté. Certains d’entre eux nous ont même surprises par la qualité de leur travail et nous avons pu les en féliciter, quand bien même ils n’ont parfois pas accepté que leur réalisation soit diffusée.
O.J. : Déjà, les programmes de français eux-mêmes demandent de plus en plus aux élèves de développer leur sensibilité de lecteur et nous sommes encouragés à développer en classe des écrits d’appropriation qui soient personnels, subjectifs et qui fassent appel au « je » lisant et écrivant. Il est important pour des élèves de 14-15 ans de trouver leur place au sein de l’Ecole, et pour ce faire, accorder une place dans l’écriture et la création à leurs émotions, à leurs sensations est primordiale. Mais cela ne va pas toujours sans heurts : si certains élèves adorent parler d’eux-mêmes et de leur regard sur le monde, d’autres en revanche y sont plus rétifs, craignant par exemple la lecture par leurs pairs (et d’éventuelles moqueries sur les réseaux sociaux ?). C’est ainsi que ma collègue et moi-même avons constaté que plusieurs élèves préféraient publier leurs textes sous pseudonyme, ou alors, pour des textes et des photographies pourtant très réussis, nous refusaient le droit de publication…
L.M.-M. : Pour ces raisons, l’approche subjective ne doit pas être vécue comme une obligation, mais comme une possibilité. Je dirais que ce qui me semble important de préserver c’est l’intersubjectivité, source d’introspection, d’« imagination active » dont parle Gaston Bachelard, de questionnements et d’émancipation. Dans son dernier livre Encore un moment, Edgar Morin a une phrase que je trouve remarquable pour répondre à la question : « Qui sommes-nous ? » ou « De quoi sommes-nous faits ? ». Il écrit : « Nous sommes nés de rencontres ». Préserver cette possibilité, c’est le plus important. Je mets au cœur de mon enseignement la liberté de conscience et ce qui encadre la liberté d’expression. Aujourd’hui, nous vivons dans une époque qui peut devenir brutale dès qu’il s’agit d’interprétation. Il faut tout autant préserver ces libertés que protéger les élèves de ces éventuelles brutalités d’interprétations. Nous sommes forcément confrontés à des difficultés. Je trouve que ce travail interdisciplinaire nous donne une force supplémentaire, celle de développer et d’étayer cet espace de rencontres.
Ultime question, difficile : chacune d’entre vous pourrait-elle choisir une création coup de cœur en justifiant son choix ?
O.J. : Quelle horrible question ! Que c’est dur de choisir… J’aime beaucoup la photographie du désert de Dayann (diapo 21) qui est passé d’un paysage urbain havrais au calme du Sahara qui l’invite davantage à rêver ; je suis touchée par les deux vers et la photographie de mon élève allophone (Adem, diapo 41) ; je suis éblouie par la vitre du restaurant photographiée par Alice dans laquelle se reflète la mer (diapo 69) ; je reste suspendue aux reflets à la fenêtre de Chaxha (diapo 70) ; je voyage entre ombre et lumière dans l’œuvre de Kssa (diapo 71) ; enfin j’admire le travail sur le trompe-l’oeil et la mise en abyme d’Ethan et Younès (diapo 74)…
L.M.-M. : Admirations, émotions, découvertes partagées !!! Nous avons tout aimé de leur travail. Certaines réalisations ont été des forces d’organisation, comme celles de Christina (diapos 8 et 23), de Manoé (diapo 12) et de Siam (diapo 24) et chaque réalisation photographique et texte ont été source d’échos émotionnels forts, d’expériences vécues et de retours élogieux de la part des élèves et de ceux qui les ont découverts. J’ai aimé entendre des élèves dire « C’est magnifique ! », éprouver des sensations et aussi des silences profonds de mystère, voir ma mère de 84 ans pleurer d’émotion à la lecture des textes. J’ai aimé cette écoute et ce regard. Je trouve que ce travail a permis de toucher des états de conscience. Je remercie Madame Jomat d’avoir contribué à cette création collective qui nous permet d’entendre la voix des élèves.
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
Ophélie Jomat dans le Café pédagogique
