« Certains voudraient faire croire que l’État délaisse les élèves de certains territoires. Les faits disent le contraire. » Le 28 septembre, sur X, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, répond aux lycéens mobilisés avec deux chiffres : en Seine-Saint-Denis, l’État dépense 13 % de plus par écolier que la moyenne nationale, et les classes de lycée général et technologique comptent en moyenne deux élèves de moins.
Le mouvement est pourtant parti du lycée Saint-Exupéry, à Créteil, dans le Val-de-Marne. Il a gagné depuis d’autres établissements de l’académie de Créteil, qui regroupe aussi la Seine-Saint-Denis et la Seine-et-Marne, comme le lycée Paul-Éluard, à Saint-Denis. Partout, les élèves dénoncent les mêmes problèmes : des postes non pourvus, des professeurs absents et jamais remplacés, des bâtiments qui se dégradent. Sur tout cela, les chiffres du ministre sont muets.
Toujours plus de lycéens, surtout dans le public
Entre 2019 et 2025, les lycées généraux et technologiques de Seine-Saint-Denis ont accueilli 3 356 élèves de plus (+8,2 %), alors qu’ils en perdaient au niveau national. Le Val-de-Marne (+5 %) et la Seine-et-Marne (+3,1 %) progressent aussi, plus modestement.
Les lycées existants ont encaissé l’essentiel du choc : ils ont accueilli 81 % des nouveaux élèves, puisque seuls trois établissements ont ouvert en six ans. Et la vague continue : les entrées en seconde ont augmenté de 5,6 % en 2025, et l’académie de Créteil devrait gagner des élèves dans le second degré jusqu’en 2027, quand la France en perdra 0,6 % dès 2026. [2]
Ce sont les lycées publics qui absorbent cette hausse : ils accueillent 2 895 des 3 356 élèves supplémentaires. Le privé sous contrat, qui scolarise 14,5 % des lycéens généraux et technologiques du département, recrute un public nettement plus favorisé : l’indice de position sociale médian y atteint 122, contre 88 dans le public. Au total, 59 % des lycées publics généraux et technologiques de Seine-Saint-Denis se classent dans la catégorie sociale la plus défavorisée, contre 8 % à l’échelle nationale.
En Seine-Saint-Denis, quatre élèves sur dix entrent en seconde en difficulté en français, et près d’un sur deux en mathématiques. Le département a le taux de pauvreté le plus élevé de France métropolitaine et près de deux fois plus de lycéens boursiers que la plupart des départements.
Pour les accompagner, il y a pourtant moins d’adultes qu’ailleurs. Rapporté au nombre d’élèves, le département compte moins de CPE, d’assistants d’éducation, d’infirmiers et de psychologues que la plupart des départements français.
Des classes un peu moins chargées ne remplacent ni un infirmier, ni un CPE, ni un psychologue. Et même en heures de cours, le compte n’y est pas : à taille et profil social comparables, les lycées publics du 93 reçoivent de 2 à 3 % d’heures d’enseignement de moins que ce que prévoit la tendance nationale.
Des profs jeunes, précaires et mal remplacés
Côté enseignants, c’est toute l’académie de Créteil qui est touchée. Elle a la plus forte proportion de métropole de professeurs de moins de 35 ans (34 %) et d’enseignants arrivés depuis moins de cinq ans (25,6 %). C’est aussi celle que les profs quittent le plus : son solde de mutations est le pire des 25 académies. En 2022-2023, seules 92,8 % des absences longues y étaient remplacées, l’un des trois taux les plus bas de métropole. En Seine-Saint-Denis, 12,9 % des enseignants des lycées publics sont contractuels, deux fois plus que dans la plupart des départements.
Sur les locaux, c’est la Région qui construit, équipe et entretient les lycées publics. Et l’Île-de-France y consacre peu. Entre 2021 et 2023, elle a dépensé en moyenne 2 380 euros par lycéen et par an, contre 3 220 euros pour la région médiane, soit environ 26 % de moins.
Des lycées qui font mieux que prévu
Ces lycées ne sont pas pour autant en échec. Leur taux de réussite au bac est certes plus bas qu’ailleurs : 87,8 % en médiane dans les lycées publics du département, contre 95,3 % pour l’ensemble des lycées publics français. Mais ce chiffre brut ne tient pas compte du profil social des élèves. Une fois ce biais corrigé, les lycées du département dépassent les attentes : selon les indicateurs de valeur ajoutée de la DEPP, le taux d’accès de la seconde au bac y est supérieur de 5,5 points au niveau attendu, contre −0,3 point pour l’ensemble des lycées publics.
Hugo Attali
