« Un mouvement national »
Devant les établissements parisiens d’enseignement général résonne souvent cette conscience d’être privilégié. Une élève du lycée Victor Hugo, dans le centre de Paris arrondissement explique : « À l’échelle locale, on n’a rien à demander. » Son lycée est bien doté, mais elle explique bloquer par « solidarité », car le mouvement doit être « national ». Son lycée idéal ? « que tous les lycées soient comme ceux du centre ». Elle pense aussi aux établissements ruraux, « où ils n’ont pas de thunes », et demande qu’on aille écouter la banlieue : les Parisiens ont « plein de médias » autour d’eux, lance-t-elle sans hostilité. Nina, devant le lycée Bergson du 19e arrondissement, déplore qu’on mette en avant des porte-parole issus de milieux privilégiés, alors que « les personnes qui souffrent le plus, ça reste les personnes de banlieue ».
Des toilettes sans savon, des profs non remplacés
Les revendications sont concrètes. Colette, arrivée du privé, dans son lycée qui n’est pas le plus mal doté, précise-t-elle, découvre « des toilettes où il n’y a pas de papier, pas de savon, les portes à moitié cassées ». Garance, en terminale, raconte une année sans professeur d’histoire régulier et trois enseignants d’anglais successifs, le dernier arrivé une semaine avant la fin des cours. Charlotte voit dans les mesures annoncées par le ministre Edouard Geffray un début d’écoute, mais insuffisant, les syndicats lycéens demandent bien davantage.
Privé : « Où va l’argent ? »
Trois élèves de seconde rencontrées viennent d’un collège privé, presque toujours sans l’avoir choisi elles-mêmes, suite à un problème dans le public ou la crainte du collège de secteur de leur famille. Elles décrivent la pression scolaire, la difficulté de revenir vers le public, et l’écart de moyens. L’enseignement privé sous contrat financé à 75 % par l’argent public ? « Honteux », dit Nina, d’autant que les parents paient aussi. « On se demande où va l’argent », ajoute une autre… Pour une élève, « il n’y a pas de raison que des gens plus privilégiés aient accès à une meilleure éducation ». Elle va jusqu’à souhaiter la suppression du privé. Nina note que l’exemple de son lycée dans l’est parisien, devenu lycée prioritaire, prouve qu’« avec plus de budget, le public peut s’améliorer ».
Des violences policières : « Pas pour dire que chaque policier est mauvais »
Les élèves disent comprendre l’agacement face à la casse, sans toujours l’approuver. Ils et elles jugent « inimaginables » les couvre-feux décidés dans le centre de Paris et dénoncent la répression comme l’autoritarisme. Quand elles scandent un slogan hostile à la police, expliquent les lycéennes et lycéens, ce n’est pas pour viser chaque policier mais pour dénoncer « le système policier » et des violences croissantes, dont celles subies par des élèves frappés par des CRS. Les élèves réclament une révision de la formation. Nombreux sont ceux qui regrettent la couverture médiatique. Des proches, nourris d’images de casse, de feux de poubelle, croyaient qu’elles bloquaient « pour avoir trois profs et du papier toilette ».
En Terminale, l’orientation est la préoccupation majeure. Un élève voit dans les réformes de Parcoursup annoncées « une solution de facilité ». Le problème, dit-il, c’est « la place derrière ». Une élève ironise sur la promesse d’une refonte pour 2028, alors que le président ne sera plus là. Garance, elle, replace le mouvement dans l’histoire : leur mouvement ne demande pas l’abrogation d’un texte, comme le CIP ou le CPE, mais des moyens et un engagement de ceux qui gouvernent pour « construire l’avenir du pays ».
Et maintenant ?
Des élèves sont hyper déterminés, d’autres doutent de la durée. « Je vois pas comment continuer à bloquer », « se lever à l’aube puis retravailler le soir pour le bac, « c’est épuisant ». D’autres proposent deux jours de blocus par semaine et des cours le reste du temps. Les élèves de seconde s’inquiètent surtout pour les terminales. Sans aménagement du bac, ces derniers risquent d’être en difficulté, d’autant que les cours avaient été banalisés plusieurs semaines sans remplacement.
Quelques poubelles brûlent à l’écart, sous le regard d’autres élèves qui jugent que cela « décrédibilise » le mouvement. Une élève redoute la montée de la violence. Selon elle, « l’État n’a commencé à nous entendre qu’avec les poubelles brûlées », et certains en concluent que « c’est ça qui marche ». Elle évoque l’attentat de Trappes et la répression policière pendant les vacances, qui, craint-elle, « ont attiser la colère ». Elle souhaite que le mouvement reste pacifique, mais dit « avoir peur » de ce qui vient.
« On n’est pas manipulés »
Dernier point soulevé, les partis. « C’est pas parce qu’on a 15 ans qu’on peut pas être militant », lance Nina. Les élèves récusent l’idée que La France insoumise aurait lancé ou encouragé la violence, le mouvement est né, disent-elles, de lycéens qui constataient des conditions d’enseignement « pas acceptables », surtout en banlieue. D’autres craignent le RN, jugé hostile à leurs revendications, notamment sur la liberté d’expression, la solidarité et l’égalité entre toutes et tous. Tous ces jeunes expriment le regret de ne pas avoir le droit de vote mais n’entendent pas attendre pour agir, comme cela est visible depuis un mois. Avec lucidité, les jeunes invitent les moins politisés à s’y intéresser : « C’est en n’étant pas intéressé politiquement qu’on peut vite se faire manipuler. »
Djéhanne Gani
