Frédéric Grimaud relate des entretiens de professeur.es des écoles, qui parlent de leur métier, de l’organisation de leur travail, et de tous les choix auxquels le quotidien de la classe les confronte. Chaque semaine, retrouvez deux d’entre eux et d’entre elles qui expriment un point de vue différent sur la manière de faire leur métier, qui n’utilisent pas les mêmes outils pour réaliser leur tâche, qui ne font pas les mêmes gestes professionnels. Shéhérazade est AESH et Mélanie professeure des écoles en ULIS. Toutes les deux s’expriment sur le choix fait par l’école de Shéhérazade de ne pas envoyer tous les enfants à la récréation. Dans cet échange, elle parle de E, un enfant porteur de troubles du spectre autistique avec un trouble du comportement :
« Quand il est seul il est plutôt sage »
Shéhérazade : Moi mon élève il est vraiment difficile. Il court de partout et se met en danger. Par exemple il prend un objet et le lance en pleine face d’un autre. Et même pour lui il est dangereux car il peut se faire très mal et se sauver. Alors on a fait une ESS où on en a parlé, avec la maîtresse, la maman et aussi la psy. Et on est tous d’accord que le plus dur c’est la récréation et depuis il n’y va plus avec les autres. C’est vrai aussi qu’il avait fait mal à une petite qui est partie avec les pompiers quand même et après elle est revenue avec la minerve. La maman de la petite, même si on comprend le handicap, elle était vraiment énervée. Bref depuis E ne va plus en récréation avec les autres enfants. Mais on ne peut pas ne pas le faire sortir car dans la classe de toutes façons il pette les plombs.
Alors moi je le sors des fois avant la récré, des fois après, des fois les deux. Il ne vient à l’école que le matin et de toutes façons déjà on reste longtemps en récré lui et moi. Y’a des jours on est en récré de 8h30 à 10h en vrai parce qu’il ne veut pas monter dans la classe et c’est vrai la maitresse elle ne peut pas non plus l’attendre trop et elle doit faire monter ses élèves. Alors je le surveille dans la cour, quand il est seul il est plutôt sage. Il peut rester des heures tout en haut du toboggan. Après quand il y a les autres élèves on va tous les deux dans la classe et là je le surveille et je lui fais faire des petits trucs, des puzzles, des coloriages. Lui aussi il est content donc depuis ça marche mieux. Peut être un jour on pourra faire autrement mais cette année on fait comme ça.
« il faut aussi qu’ils passent du temps avec des enfants »
Mélanie : Ce que tu dis là c’est important. C’est une solution que vous avez trouvée mais qui doit évoluer car le but quand même c’est que cet enfant progresse et notamment en compétences sociales. Mais moi ça me pose deux problèmes ce que tu expliques, que vous n’alliez pas à la même récréation que les autres. D’abord pour ton élève et les autres. Parce que l’inclusion ça n’a de sens que si on est avec les autres. Là E est exclu des autres et on peut se demander si ce n’est pas quelque chose qui va justement le pousser à s’isoler. Et puis les autres élèves de l’école, il faut aussi qu’ils passent du temps avec des enfants en situation de handicap car l’inclusion c’est aussi dans ce sens-là.
C’est pour ça que moi, dans mon école, hors de question que mes élèves d’ULIS ne fassent pas la même récréation que les autres. Même si tu sais nous aussi on a des profils très difficiles. Mais surtout, quand tu décris ta situation, ça me pose question pour toi, pour les AESH. Parce que là au final on te demande de surveiller un enfant seule, tout le temps où il est à l’école. Quand les autres enfants sont dans la cour tu es seule avec lui en classe, et quand les enfants sont en classe tu es seule avec lui dans la cour. C’est pas une vie pour une AESH je pense. A minima, si ce n’est vraiment pas possible ou que vous pensez que c’est trop dangereux que E soit avec d’autres enfants, il faudrait faire tourner les AESH de l’école car sinon toi tu vas finir par ne plus aimer ton travail.
Le mot du chercheur : lorsqu’un enfant ne peut pas aller à la même récréation que les autres, c’est un renoncement majeur aux finalités du métier des AESH ou des enseignant.es d’ULIS. Pour autant ces situations existent et sont justifiées par le réel de certaines sitsituations. Ces doivent alors être particulièrement étayés et discutés en équipe afin qu’ils soient assumés collectivement. Dans l’école de Shéhérazade, ce choix est assumé par elle seule et, même si elle le justifie dans son échange avec Mélanie, cette dernière lui montre que d’autres choix sont possibles.
Frédéric Grimaud
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