Mais d’où vient l’étrangeté de La Terre des Vertus ? Le réalisateur Vincent Lapize nous embarque dans un voyage au long cours, de 2021 à 2024, au cœur de la lutte, intime et citoyenne, des habitants et sympathisants des Jardins ouvriers des Vertus à Aubervilliers face aux imposants aménagements urbains liés à l’accueil des derniers Jeux Olympiques à Paris et à la pression foncière des pouvoirs publics et des promoteurs associés à l’entreprise.
Immergé dans les espaces verts, leur faune et leur flore, leurs parcelles cultivées et nourricières, le cinéaste prend le temps d’observer, au jour le jour, le quotidien familier, les modes d’organisation et d’expérimentation de ces jardinières et jardiniers résistants de plus en plus tenaces aux tractopelles du Grand Paris, entre autres forces hostiles et couleuses de béton.
Et nous voici, le cœur battant, aux côtés de Viviane, Marie, Dolorès, Lila et leurs amis, des êtres humains à la fois fragiles et déterminés à entraver l’avancée des ‘grands bâtisseurs’ jouant le déséquilibre du rapport des forces pour imposer l’urgence des travaux, la vitesse du profit. Et nous découvrons, épatés, la force des faibles, l’entrain de la mobilisation, le prix du respect de l’état de droit.
Prise de conscience au cœur de la ‘forêt urbaine’
Ainsi, le ‘conte documentaire’ selon la définition de son auteur, chemine-t-il délicatement au même rythme lent et fécond que ses personnages résistants, oeuvrant à la préservation d’espaces verts et de jardins vivriers, indispensables à l’équilibre écologique dans la ville, a fortiori dans les quartiers populaires.
Avec La Terre des Vertus, Vincent Lapize nous invite à célébrer la nécessaire beauté de la ‘forêt urbaine’, riche mélange entre densité citadine et territoire des ‘herbes libres’. Une incitation, poétique et politique, à rejoindre la prise de conscience individuelle (et joyeusement contagieuse) des combattantes et combattants d’Aubervilliers et la puissance d’un imaginaire déployé dans l’action collective, à rebours des schémas dominants d’exercice du pouvoir.
Jardins en sursis, histoire et géographie en mutation
Alors, courez de toute urgence voir La Terre des Vertus, parcourez ses jardins visibles et ses rêves impossibles, partagez ses leçons de citoyenneté, laissez vous prendre par le souffle de sa liberté. Une liberté vivante, incarnée, en grand danger, défendue avec créativité et fantaisie par les ‘héritiers’ d’aujourd’hui (venus d’ici et d’ailleurs) des Jardins ouvriers des Vertus [l’association créée en 1935, comptant jusqu’à 250 000 parcelles à son apogée en 1945], eux-mêmes lointains ‘descendants’ des habitants de la Plaine des Vertus, demeurée jusqu’à la fin du XIXème siècle, la plus vaste plaine légumière de France.
De ces métamorphoses fondamentales du paysage et de l’espace habitable jusqu’à nos jours, le documentaire impressionniste témoigne avec finesse, porté par le regard attentionné d’un cinéaste humaniste, habitué du temps long. Ce travail de création restitue la dimension humaine du ‘droit à la terre en ville’ défendu par les modestes protagonistes de La Terre des Vertus, un droit qui est aussi le nôtre en ces temps de dérèglement climatique à l’échelle mondiale et de remise en cause des institutions représentatives au cœur de toutes les démocraties.
Samra Bonvoisin
La Terre des Vertus, film de Vincent Lapize-sortie le 4 juin 2025
Sélections Festivals : Green Festival, Montenegro ; Film Ambiente, Rio de Janeiro et Niteroi, Bresil ; Villetaneuse, Douarnenez, Montreuil, ‘La Cinémathèque idéale des Banlieues du Monde’, 2024.
A lire : Sous les pavés, la terre-Agricultures urbaines et résistances dans les métropoles de Flaminia Paddeu, éditions du Seuil, 2021.
