Derrière les grands discours, les solutions angéliques ou les promesses intenables, revenons à l’essentiel : faire œuvre de professeur.e, c’est avant tout tisser du lien dans sa salle de classe, instaurer une relation de confiance et de respect, croire aussi en la capacité des élèves à progresser malgré les contraintes du milieu social et celles de l’institution. L’intérêt pour la pédagogie ne m’est pas venu tout de suite. J’éprouvais plutôt de l’indifférence, parfois même du rejet pour cette « science » que mon ignorance se refusait à nommer ainsi.
Quand on débute, je crois que trois attitudes peuvent nous gagner :
- la résignation, face à un système qui se donne à voir dans toute son imperfection intimidante, couvert de dysfonctionnements ;
- l’indifférence, posture neutre qui présuppose que rien n’est pire ici qu’ailleurs dans la société, mais rien de meilleur non plus ;
- l’optimisme pédagogique, enfin, qui croit en la capacité de l’enfant à être éduqué et en celle de l’enseignant à jouer un rôle substantiel — différent de celui des parents, certes, mais non moins crucial, surtout à une époque où des responsabilités éducatives supplémentaires ne cessent de nous être confié
La pédagogie comme cadre rassurant
Ces trois attitudes ressemblent à des phases évolutives que les jeunes enseignant•es traverseront peut-être, comme je les ai moi-même traversées. Mais les deux premières — résignation et indifférence — ne sont viables qu’un temps. L’année scolaire est longue, et malgré les congés, elle reste difficile à traverser avec constance. La pédagogie offre alors un refuge. Un cadre professeur-élève rassurant, puisqu’immuable dans ses fondements, affranchi des nécessités du programme et des tracas de la vie — que l’on s’efforce à laisser sur le pas de la porte quand commence l’heure. À ce titre, j’aimerais revenir sur quelques ouvrages qui m’ont accompagné durant mes premières années d’enseignement et qui pourront peut-être mieux éclairer les ambitions et objectifs envisageables lorsque l’on entre dans le métier.
Des repères théoriques pour nourrir sa pratique
La lecture (courte) des invariants pédagogiques de Célestin Freinet peut constituer une belle porte d’entrée. Publiés en 1964 dans la revue Bibliothèque de l’École moderne[1], ces trente « principes », « inattaquables et sûrs », ont vocation à être lus et relus en cochant à la fin de chacun une case : « vert » si les pratiques de l’enseignant y sont conformes, « orange » si elles s’en éloignent, « rouge » si elles y sont opposées. Par ce jeu de couleurs, Freinet a conçu une grille permettant d’évaluer sa pratique et d’estimer ses progrès, dans l’objectif d’atteindre une « réconfortante réussite » pédagogique.
Parmi les « classiques », l’œuvre de Philippe Meirieu (dont une grande partie des articles est disponible sur son site[2]) constitue un passage stimulant. En prise directe avec les difficultés rencontrées par les enseignants au quotidien, ses réflexions permettent de relier théorie pédagogique, recherche scientifique et pratiques concrètes. Dans Pédagogie. Des lieux communs aux concepts clés[3], il part de la parole officielle (souvent déformée par le prisme médiatique) pour aborder les débats qui alimentent la controverse pédagogique. Faisant l’archéologie des « lieux communs », il redonne leur épaisseur historique et leur complexité, loin du vernis des discours polémiques.
Faire autorité sans autoritarisme : une posture à construire
L’autorité fait souvent défaut aux nouveaux enseignants. Incertains de leur légitimité, parfois par crainte de ne pas tenir face à des classes difficiles, il leur faut pourtant replacer l’autorité dans ce qu’elle est : une posture. Exigeante, elle suppose contrôle de soi et compréhension de ce qui fonde une relation de confiance avec l’élève. Pas de solution miracle donc, ni de charisme inné, mais un subtil alliage de gestes, de paroles et de pratiques éducatives, comme le résument Martine Boncourt[4] et Guillaume Caillaud[5] dans deux ouvrages complémentaires.
Enfin, la sanction (dans son acception pédagogique, distincte de la décision institutionnelle du chef d’établissement) constitue un élément déterminant de la relation enseignant•e-élève. Elle est ce que l’autorité a de plus tangible aux yeux des élèves. Elle conserve même, dans la sphère publique, une forme de reconnaissance presque unanime, rarement contestée. Cela tient à son histoire, longtemps dominée par le châtiment corporel et l’exigence de sévérité imposée aux maîtres et maîtresses. Eirick Prairat en fait le récit dans la première partie d’un ouvrage désormais classique[6]. La seconde partie est consacrée à la valeur éducative de la sanction, constitutive du processus éducatif. Les nouveaux enseignants y trouveront une solide assise théorique qui leur évitera bien des tracas — avec les élèves, mais aussi avec leurs parents, voire avec leur hiérarchie.
Enseigner, c’est encore ouvrir des possibles
Au fond, la pédagogie n’est pas une recette miracle : elle est un horizon de travail, une boussole quand les repères vacillent. Dans un contexte où les doutes et les inquiétudes pèsent lourd, elle demeure la promesse d’une relation vivante entre les élèves et leurs enseignants. Chaque jeune professeur•e peut y trouver non seulement des outils, mais aussi une respiration, une manière de tenir dans la durée.
Et c’est peut-être là, dans cet effort patient de transmission et de confiance, que réside la plus grande force de notre métier : continuer de croire qu’enseigner, même dans les conditions les plus difficiles, c’est encore et toujours ouvrir des possibles.
Corentin Huneau
[1] Et disponibles en ligne : https://www.meirieu.com/PATRIMOINE/les_invariants_pedagogiques_freinet.pdf
[3] ESF éditions, 2013.
[4] L’autorité à l’école, mode d’emploi, ESF éditions, 2013.
[5] L’autorité au collège, mode d’emploi, ESF éditions, 2019.
[6] La sanction en éducation, Que sais-je (7e édition), 2024.
