A 18 ans, le garçon inhibé, en mal d’amour et de repères, se retrouve livré à lui-même, prisonnier d’interdits religieux, de règles morales et de modèles machistes. Comment le héros tourmenté de Panopticon trouve-t-il sa place et accède-t-il à la visibilité tant rêvée dans une société au devenir économique et politique incertain ? Aux côtés de Sandro, la fiction d’une grande maîtrise opère sous nos yeux un renversement de point de vue, éclairant dans l’évidence de sa beauté le mystère de son titre.
Le mal-être d’un garçon solitaire sans repères
A bord d’un bus, assis à côté d’une jeune fille, Sandro (Data Chachua, au jeu exceptionnel), grand brun longiligne, yeux intenses, visage opaque, observe avec insistance la gorge et les bras nus de sa voisine de voyage. Sans dire un mot. Nul doute. De retour dans sa chambre, le jeune introverti nous apparaît dans la honte de son corps et la frustration sexuelle. Bientôt, son père (Malkhaz Abuladze, impressionnant interprète) l’informe de sa décision de devenir moine orthodoxe ; un abandon définitif suivi d’effets dévastateurs, comme lors d’une scène inaugurale, violente, traumatique. Avant de partir pour le monastère, le père enjoint son fils de vivre dans le respect des préceptes religieux et ‘sous le regard constant de Dieu’, celui qui juge et punit. Progressivement, nous découvrons le quotidien austère d’un jeune homme solitaire. Une mère lointaine, partie travailler dans un autre pays (et subvenant aux besoins de la ‘famille’, tout en communiquant à distance avec son enfant), un père défaillant et un lien social déficient.
Ainsi voyons-nous Sandro marcher d’un pas vif dans les rues de la cité, fixer de façon obsessionnelle les corps féminins aperçus dans les transports en commun ; Sandro encore si gêné par sa propre nudité, observée dans le miroir, et la proximité avec la nudité de ses camarades dans les vestiaires du club de football au moment de la douche.
Dans le carcan mental, entre rêve érotique et tentation extrémiste
Au plus près de la pénombre de son âme tourmentée, en plans rapprochés et visions parcellaires en clair-obscur, la caméra ne lâche pas le garçon à la sexualité refoulée. Un désir pourtant effleuré au contact des mains délicates de Natalia (La Shukitashvili, grande comédienne), coiffeuse alors inconnue, lavant doucement sa chevelure avant la coupe ; un désir repoussé tandis qu’un partage épanoui serait possible avec sa petite amie. La mise en scène, suggestive et rigoureuse, parfois soutenue par les accents lyriques de la partition musicale, s’accorde avec les affres du désir et les accès de violence dans un contexte social où Sandro se sent continuellement enfermé contrôlé.
Une amitié naît cependant au foot avec Lasha, corps délié, langage déluré et virilité affichée. Le manque d’une figure d’autorité paternelle les rapproche (« Mon père est mort pour moi » confie le premier au second) ; et l’envie d’en découdre dans ce monde sans pitié les relie.
Au cœur de l’intime, nous saisissons l’engrenage de frustrations et de passions tristes qui conduisent notre héros vulnérable dans une société déstructurée à s’engager, attiré par son ami, dans un petit groupe d’extrême-droite et à se mêler activement à une manifestation contre les immigrés. Avec bastonnades, coups de poing, visages en sang et blessures graves. Jusqu’à l’hospitalisation. Et la mise au jour des pièges d’un emballement collectif chez des jeunes gens à la rage fourvoyée.
Le « Panopticon », la libre interprétation d’un jeune cinéaste géorgien
Les intentions d’un artiste ne sont rien si elles ne parviennent pas à trouver leur transposition réussie au cinéma. George Sikharulidze précise avoir songé à l’architecture carcérale imaginée par le philosophe anglais utilitariste Jeremy Bentham (1748-1832) et revisitée par Michel Foucault dans « Surveiller et punir-Naissance de la prison » [1975], conceptualisant un système de domination et de contrôle social fondé sur le regard et le savoir.
Avec son « Panopticon », désignant étymologiquement un dispositif construit pour embrasser d’un seul regard tout l’intérieur, le cinéaste parvient avec maestria à figurer l’intériorisation de l’oppression distillée dans les corps et les esprits par la société géorgienne d’aujourd’hui en grande instabilité politique (et économique). A un moment de l’histoire, pétrie de contradictions, du post-soviétisme. Et le récit d’émancipation, dans les pas de Sandro, fonctionne comme un révélateur des séismes intimes et collectifs qu’expérimente la nouvelle génération. A travers des changements successifs de focale aux prolongements insoupçonnés.
Richesse des figures féminines, retournement du regard
Empêtré dans des préjugés misogynes et des représentations sexistes (la mère, la Sainte ou la Vierge, et la putain), Sandro se limite au voyeurisme et s’interdit de toucher les femmes (à l’exception d’un frôlement involontaire et prolongé dans un espace public autorisé, à savoir un salon de coiffure ; instant unique d’un émoi érotique).
Ses tabous tenaces, le garçon les revendique avec une conviction ostentatoire auprès de Tina, Lana ou Natalia. En une suite d’événements, subtilement agencés comme le substrat d’un apprentissage de la vraie vie, le cinéaste s’emploie à l’effondrement des clichés et des représentations mensongères. Les femmes ici incarnées avec panache portent le fardeau de l’existence sur leurs épaules, assurent financièrement leur subsistance, apportent aide matérielle et affective aux aînés ou aux enfants. Elles deviennent aussi des personnalités complexes, avec leurs parts d’ombre, leurs passés flamboyants, leurs rêve inassouvis. Et ces révélations intimes font sauter conventions et barrières de sexes.
A ce titre, la relation nouée entre le jeune homme et Natalia, coiffeuse professionnelle et aussi mère de Lasha, se métamorphose lentement sous nos yeux sans perdre ni en luminosité ni en étrangeté tant la richesse des sentiments et des inclinaisons se superposent avec pudeur et grâce.
Quelle voie originale emprunter encore sur le rude chemin d’une émancipation ?
Nous garderons le silence tant la surprise inventée par le cinéaste est de taille. L’horizon s’élargit, le champ de notre vision aussi. La séquence finale nous fait entrer, magnifiquement, dans une autre dimension. Par un ultime renversement de point de vue, Sandro accepte de se mettre à nu, de poser le regard sur les autres et d’être regardé par eux.
Dans une visibilité sans fard, il fait face à son désir, à la liberté d’aimer l’autre et d’embrasser le monde.
Samra Bonvoisin
Panopticon, film de George Sikharulidze-sortie le 24 septembre 2025
