A l’occasion des 10 ans des attentats de janvier puis novembre 2015, vous venez de publier une note de recherche avec plusieurs propositions adressées aux ministères de l’Éducation nationale et de la recherche autour de cinq thèmes que vous avez identifiés. Lesquels ?
Ces thèmes concernent la santé mentale des jeunes, la condition enseignante, l’évolution des politiques sur la laïcité à l’École depuis 2015, la mixité sociale et les commémorations scolaires.
Le premier thème concerne la santé mentale des jeunes. Plusieurs études scientifiques récentes ont relevé l’augmentation de troubles anxieux et dépressifs chez une part importante de jeunes. La dernière venant de l’Inserm Mentalo, d’octobre 2025 (Mentalo) indique que plus d’1/3 des 11-24 ans sont sujets à ces troubles. Cette classe d’âge correspond à peu près aux élèves scolarisés depuis les attentats de 2015. De son côté, la psychiatre Marie-Rose Moro signale d’une part, que ce taux est plus important en France que dans d’autres pays comparables, et date d’autre part le début de cette augmentation des troubles chez les jeunes du milieu des années 2010 et non du Covid. Or, le Covid est, avec l’usage des écrans et réseaux sociaux, le facteur qui revient le plus souvent pour expliquer cette détérioration de la santé mentale des jeunes, devenue, rappelons-le, une priorité nationale de l’État.
Vous faites un lien entre les attentats et la santé mentale. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Mon enquête commencée en 2017 m’a permis de recueillir la parole d’élèves et d’infirmières scolaires qui signalaient un fort sentiment de vulnérabilité chez certains élèves suite aux attentats terroristes. Les attentats terroristes se sont reproduits à de très nombreuses reprises en France depuis 2015. Parallèlement, une politique active de prévention de la menace terroriste a été conduite après les attentats du 13 novembre 2015 et la menace de Daesh sur l’école française quelques semaines plus tard. Depuis la rentrée 2016, les exercices « attentats-intrusion » concernent chaque année 12 millions d’élèves, de la maternelle à la terminale. Si ces exercices ont pour objectif de conduire les acteurs scolaires à une routinisation de l’adoption de gestes et de réflexes de sécurité, ils peuvent être vécus sur un mode anxiogène par les élèves. Ces exercices liés à une menace terroriste ne sont pas anodins.
Le sentiment de menace est, de surcroit, réactualisé régulièrement par la réalité de nouveaux attentats (à la différence du risque incendie, tremblement de terre, inondation, accident industriel ou nucléaire qui font partie des autres plans particuliers de mise en sûreté (PPMS) à l’Ecole. Il apparaît donc que l’école est entrée dans une expérience inédite de son histoire, celle d’une menace qui pèse sur ses agents au sein même de l’espace scolaire. Par conséquent, mon hypothèse est d’identifier les attentats et le risque terroriste depuis 2015 comme facteur, parmi d’autres, de l’augmentation des troubles anxieux et dépressifs chez les jeunes.
- Mes propositions sur ce thème recouvrent plusieurs aspects. D’abord un volet scientifique qui inclurait la menace terroriste dans les études sur la santé mentale des jeunes. Ensuite, il est nécessaire de sensibiliser les acteurs éducatifs sur la santé mentale des jeunes, ce qui passe aussi par l’augmentation des personnels de santé en milieu scolaire, largement insuffisant pour répondre à un défi de notre société. Enfin, mon enquête montre, après d’autres études, une forme de banalisation de la vue par les jeunes d’images ultra-violentes (ici en contexte post-attentats) sur les réseaux sociaux. Une sensibilisation auprès des élèves et parents d’élèves sur les conséquences psychopathologiques des usages des réseaux sociaux serait à mener dès le premier degré.
Vous vous intéressez aussi aux commémorations. Quelle place dans le cadre scolaire pour les commémorations ?
L’École est entrée dans une période inédite de son histoire dans un autre domaine : les commémorations scolaires. Les hommages aux victimes d’attentats ont commencé en 2001 avec ceux du 11 Septembre. Ils se sont poursuivis avec un hommage le 20 mars 2012 aux victimes juives de l’école d’Ozar Hatorah à Toulouse. Les attentats de 2015 ont entrainé l’instauration de rituels de deuil les 8 janvier et 16 novembre dans tous les établissements scolaires français du second degré, et dans certaines écoles primaires y compris des écoles maternelles. Les commémorations scolaires instituées après l’assassinat de Samuel Paty le 2 novembre 2020, puis celui de Dominique Bernard, le 16 octobre 2023 sont désormais instaurées chaque année autour du 16 octobre. A cela s’ajoute une commémoration nationale en hommage aux victimes du terrorisme instituée en 2019 chaque 11 mars.
Cette évolution dépasse le cadre scolaire et pose plus largement la question du tout mémoriel de nos sociétés : comme le signalent les sociologues Marie-Claire Lavabre et Sarah Gensburger, la mémoire est devenue un cadre d’actions et d’intelligibilité du monde censé répondre efficacement à des problèmes sociaux et des événements divers. Mais ici, ce sont des enfants et des adolescents qui sont concernés par ce tout-mémoriel en contexte post-attentats.
A rebours d’une tendance à naturaliser ces rituels de deuil scolaire, peut-on questionner la fonction éducative qu’ils remplissent. Quelle cohésion sociale apportent-ils localement ? Mon enquête a recueilli sur le terrain des expériences très contrastées sur ce point, loin des déclarations politiques d’unanimisme. Ces rituels scolaires sont même au contraire apparus parfois extrêmement clivants et objets d’instrumentalisations politiques (après Charlie Hebdo et Samuel Paty), renforçant un sentiment de dislocation sociale attribuée à des tensions religieuses chez une part importante de Français (voir les enquêtes du Credoc sur les attentats).
Au fond, la question est simple. Dans le contexte d’attentats que nous connaissons et qui ne sont malheureusement pas terminés, les rituels de deuil doivent-ils être inscrits dans l’expérience scolaire ordinaire des élèves ? Quelle société souhaitons-nous collectivement proposer à notre jeunesse ? L’une des élèves dont j’ai recueilli le témoignage avait écrit un texte, avec quelques camarades, pour l’hommage aux victimes des attentats du 13 Novembre intitulé : « Nous ne voulons pas être la génération des deuils nationaux ». Il me semble urgent d’entendre cet appel exprimé il y a dix ans. C’est pourquoi je préconise dans ma note de recherche de créer une mission scientifique évaluant les commémorations scolaires post-attentats.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
(Crédit photo François Guénet)
* L’enquête Le monde scolaire face aux attentats à partir d’une enquête qualitative auprès de différents acteurs du monde scolaire : ministre, conseillers ministériels, inspecteurs, chefs d’établissement du second degré, directeur/directrice d’écoles du premier degré, enseignants des premier et second degré, documentaliste, CPE, assistante sociale scolaire, infirmières scolaires, élèves du second degré, parent d’élèves.
La note de recherche « Les mondes scolaires face aux attentats depuis 2015 »
