Le cinéma face à la tragédie : émotion, mémoire, résistance
Aux yeux de la réalisatrice, seul le cinéma fait ‘acte de mémoire’, peut se mesurer à la violence de l’événement et ‘offrir un écrin à cette voix’, laquelle a, un temps, fait grand bruit, avant de s’évanouir, recouverte par le silence des consciences amnésiques et le fracas des armes.
Après Les Filles d’Olfa [2023], centré sur la radicalisation islamiste de deux sœurs tunisiennes, La Voix de Hind Rajab, Grand Prix du Jury à la Mostra de Venise 2025, se tient avec dignité et engagement sur une ligne de crête dangereuse, au bord de l’abîme. Sa vision secoue profondément et ne laisse ni le cœur ni l’esprit en repos. Kaouther Ben Hania entrelace en effet à nouveau subtilement réalité et fiction, reconstitution et vécu, archive et témoignages intimes. Avec un défi immense, consenti avec amour par la mère et les proches de la petite fille : l’usage récurrent de l’enregistrement de la vraie voix de Hind durant ses échanges à distance avec les bénévoles de l’antenne du Croissant-Rouge ; une voix et son ‘hors-champ’ dans l’enfer de Gaza, une voix fragile à la réception intermittente et ‘les images manquantes’ du centre de gravité de l’événement que nous ne voyons pas.
Loin du fait divers spectaculaire, le récit nous immerge au plus près des membres du centre de secours et de leur quotidien hanté par l’urgence et le désir de garder le contact avec Hind, sa parole rare, en veillant sur sa voix comme le signe d’un souffle vital, tout en déployant toutes leurs forces pour déclencher l’envoi de l’ambulance sur un parcours à haut risque…
Visages en gros plans, regards intenses, mouvements brusques lorsqu’elle ou il se lève pour frapper contre la vitre les séparant du chef du bureau, occupé à des tractations (nécessaires, incontournables, interminables) pour obtenir la prise de décision et les moyens de sa mise en œuvre (la sécurisation supposée du parcours de l’ambulance, assurée par les autorités israéliennes).
Un huis clos dominé par la voix murmurante de l’enfant – des plans larges sombres traversés par des barres de lumière horizontale, traces des variations d’intonation enregistrées -, cette voix que chacune et chacun à son tour accueille, d’une voix douce, tendre, réconfortante, au-delà de la raison.
Des faits aux conditions de création
Il n’est pas inutile à ce stade de rappeler les faits.
Alors que ses proches dont sa cousine de quinze ans sont morts sur le coup après une attaque, coincée dans la voiture criblée de balles, Hind Rajab est morte avant l’arrivée de l’ambulance détruite en route et les deux secouristes tués.
Les corps ont été retrouvés le 10 février 2024 après le retrait de l’armée israélienne. Une tragédie, alors relayée par des médias un peu partout dans le monde, faisant l’objet de plusieurs enquêtes indépendantes et ce, malgré le refus israélien de reconnaître la présence de ses chars et de ses soldats dans le secteur touché. Outre de nombreuses réactions internationales, l’affaire figure dans un rapport de l’ONU d’octobre 2024 dénonçant les attaques contre le système de santé à Gaza.
Qui s’en souvient aujourd’hui ? Qui s’en soucie ?
Kaouther Ben Hania décide justement de pénétrer dans la mémoire de l’événement, d’en faire revivre la part intime. Ecoute intégrale des 70 minutes d’enregistrement archivées de la voix de Hind Rajab, échanges prolongés avec la petite équipe d’alors du Croissant-Rouge (dont Rana qui a passé de longs moments avec Hind au téléphone), rencontre décisive avec Wessam, la mère de Hind.
‘Ce n’était pas une formalité mais le fondement du projet. Sans son consentement, rien n’aurait pu se faire’.
La réalisatrice souligne à quel point l’écriture, la préparation et le tournage se sont nourris du soutien et des témoignages personnels de chacune et chacun des parties-prenantes de cet événement tragique. Des proches de la petite fille aux bénévoles du centre de secours traversant le traumatisme et la douleur pour restituer les émotions ressenties dans ce temps-là et non pas simplement répéter les actes accomplis et les paroles dites.
Epaisseur humaine et charge émotionnelle des témoignages irriguent ainsi le scénario ; et, dans la reconstitution ‘fictionnelle’ de l’antenne du Croissant-Rouge, les acteurs, tous palestiniens (Saja Kilani, Motaz Malhees, Amer Hlehel, Clara Khoury), ébranlés intimement par la voix réelle de Hind diffusée sur le plateau de tournage, au-delà de l’engagement profond dans leur rôle respectif, vont plus loin dans l’incarnation ; tant ils se sont sentis immensément responsables et ‘dépositaires d’une part les touchant d’un point de vue personnel, historique, politique’.
Et leur interprétation à chacune et à chacun est criante de vérité.
Vérité des émotions, éthique de responsabilité, geste artistique
Il est pratiquement impossible de rester insensible devant cette œuvre hybride à la puissance suggestive impressionnante.
Alors que nous connaissons le dénouement de la tragédie, nous en suivons chaque acte le cœur battant soumis à cet écart déchirant entre l’imminence de la mort d’une enfant implorant qu’on la sauve et l’énergie désespérée d’urgentistes condamnés à échouer par le chaos de la guerre.
Les ‘traces’ de ce qui s’est passé – voix enregistrée, archives, témoignages, photographies de Hind, images documentaires authentifiant visuellement les crimes de l’armée israélienne dans le quartier visé – mélangées intelligemment avec la reconstitution sous forme de fiction sèment le trouble. Comme si le réel (la tragédie intime, singulière, humaine) l’emportait sur la fiction (la mise en scène d’acteurs rattrapés par la réalité des rôles interprétés).
Au fond, par cette œuvre sensible, profondément humaniste, Kaouther Ben Hamia affirme avec maîtrise un geste artistique, délicat, généreux et violent, en donnant une forme émotionnelle aux effets dévastateurs d’une guerre sans fin qui sacrifie les jeunes générations et insulte l’avenir des peuples.
A charge, pour les spectatrices et les spectateurs, collégiens et lycéens notamment, soucieux de comprendre l’histoire de cette guerre et d’en saisir les prolongements génocidaires, de s’informer, d’échanger avec leurs professeur.es. Un dialogue et un approfondissement des connaissances nécessaires afin de dépasser une émotion et une indignation, parfaitement fondées, à la vision de La Voix de Hind Rajab, métaphore possible de la Palestine en voie de disparition, hors champ terrible de la fuite en avant suicidaire du gouvernement actuel d’Israël.
Samra Bonvoisin
La Voix de Hind Rajab, film de Kaouther Ben Hania-sortie le 26 novembre 2025 ; Grand Prix du Jury, Mostra de Venise 2025.
