Pour eux, c’est « une nouvelle saignée dans les crédits ouverts pour les activités pédagogiques dans les lycées publics avec, à la clef, une dégradation accrue du service d’éducation offert aux élèves qui les fréquentent » : « une situation certainement d’autant plus interpellante que les lycées privés, choyés depuis de nombreuses années par le Conseil Régional, avaient encore bénéficié en 2024 de 9,9 millions d’euros de subventions facultatives » précisent-ils.
« Sur l’achat de l’énergie, des économies de 10 millions d’euros vont être réalisées par rapport à l’an dernier […] La Région va réinjecter directement 8 millions d’euros au profit des lycées, pour venir en appui, accompagner et stabiliser le fonctionnement, les projets immobiliers, éducatifs, pédagogiques », indiquait encore récemment Laurent Rigaud, vice-président en charge de l’éducation et des lycées de la région Hauts-de-France[1].
Si, formulées ainsi, de telles annonces semblent positives, elles ne trompent en réalité que bien peu de personnels des lycées publics. Et pour cause ! La dotation initiale allouée à ces établissements en 2026, de l’ordre de 88,3 millions d’euros, est en baisse de 1,8 million par rapport à celle de 2025. Or, avec 90,1 millions d’euros, celle-ci était déjà manifestement insuffisante au regard de leurs besoins de fonctionnement, puisque le Conseil Régional a été contraint de leur allouer en cours d’année des dotations complémentaires à hauteur de 4,7 millions et de réaliser directement pour leur compte des achats, tout ceci portant l’enveloppe globale attribuée aux lycées publics de la région à 105 millions.
À première vue, on pourrait évidemment se dire que 14,9 millions d’euros supplémentaires pour les lycées publics, ce n’est pas rien, et même que la Région les soutient ainsi activement. Mais la réalité est tout autre et masque une mécanique bien huilée : en attribuant sciemment aux lycées publics une dotation initiale insuffisante au regard de leurs besoins, le Conseil Régional crée les conditions lui permettant de tailler après coup dans les dépenses que ces établissements voudraient consacrer aux activités pédagogiques.
Sabrer dans le pédagogique
Comment le Conseil Régional des Hauts-de-France procède-t-il pour couper dans les crédits pédagogiques des établissements publics tout en affirmant qu’il leur vient en « appui » ?
L’analyse des opérations budgétaires qui se sont déroulées entre la fin de l’année 2024 et la fin de l’année 2025 en offre un bon éclairage. Par rapport à 2024, la dotation initiale attribuée aux lycées publics en 2025 (90,1 millions d’euros) avait chuté de 12,2 % en moyenne. Pour nombre d’établissements, cette baisse constituait alors une douche froide budgétaire, lourde de conséquences. Ainsi, parmi les 261 établissements publics percevant une dotation du Conseil Régional, 43 ont alors connu en janvier 2025 un « règlement conjoint », c’est-à-dire une situation où le budget est réglé conjointement par la collectivité territoriale et l’autorité académique. Parmi eux, 19 l’ont été parce que le vote « contre » la proposition de budget présentée lors du conseil d’administration réalisé fin 2024 dans ces établissements l’avait emporté[2], ce qui déclenche automatiquement cette procédure. Mais, 3 autres ont été placés dans cette situation du fait de fonds de roulement négatifs, et 21 encore, au motif que les crédits ouverts en viabilisation (gaz, électricité, etc.) étaient insuffisants pour couvrir les dépenses probables sur ces postes.
Comme on peut le voir dans les tableaux ci-dessous, dans la plupart des établissements placés en règlement conjoint, les autorités ont alors sabré dans les crédits ouverts sur les activités pédagogiques. Parmi ceux qui ont voté majoritairement contre le budget, 12 ont vu leurs crédits affectés aux activités pédagogiques maintenus…, mais 7 ont connu un coup de rabot – parfois très conséquent – sur ces crédits : 106 000 euros pour le lycée (GT) Condorcet de Saint-Quentin ; 24 390 euros pour le lycée Kernanec de Marcq en Baroeul ; 12 000 euros pour le lycée André Lurçat de Maubeuge… pour une amputation totale de 315 701 euros.
Dans les 21 établissements où les autorités ont jugé insuffisants les crédits ouverts en viabilisation, elles ont taillé plus fréquemment encore dans les dépenses affectées aux activités pédagogiques : seuls 7 d’entre eux ont été épargnés. À l’échelle des 14 concernés, elles ont supprimé 265 601 euros aux dépenses pédagogiques prévues. Il en a été de même pour les 3 établissements dont le fonds de roulement était insuffisant : les concernant, 52 560 euros de dépenses prévues de cette nature ont été supprimées. Par ailleurs, dans 17 des établissements où des crédits ouverts aux activités pédagogiques avaient été supprimés, on a assisté à une hausse des crédits ouverts en viabilisation.
Mais comment expliquer l’insuffisance des ouvertures de crédits en viabilisation et celle des fonds de roulement ? Est-ce l’effet d’un dérapage de la dépense pédagogique ? Plus généralement, ces établissements sont-ils de « mauvais élèves » et gaspillent-ils l’argent public, comme on l’entend parfois ? Pour répondre à ces questions, commençons par observer l’évolution de la dotation de ces établissements entre 2024 et 2025 : a-t-elle suivi une tendance similaire à celle des autres lycées publics, confrontés, nous l’avons précisé, à une baisse moyenne de 12,2 % de leurs dotations ?
Alors, concernant les 24 établissements placés en règlement conjoint malgré l’adoption de la proposition de budget qui avait été faite aux membres de leur Conseil d’Administration, leur dotation initiale était passée de 10 226 194 euros à 8 161 179 euros entre 2024 et 2025, soit une baisse de 20,2 %. Quant aux lycées où le vote « contre » le budget l’avait emporté, elle avait même chuté de 9 369 013 euros à 7 081 396 euros, ce qui correspond à une diminution de 24,4 %. À lui seul, l’examen de ces évolutions répond déjà un peu à nos questions. Mais peut-être considérera-t-on que ces établissements étaient sur-dotés en 2024…
Un scénario prêt à être rejoué
L’hypothèse d’une sur-dotation résiste toutefois très mal à l’épreuve des faits : en effet, la dotation initiale allouée à ces établissements en 2025 s’est finalement révélée nettement insuffisante pour qu’ils puissent fonctionner correctement cette année-là. La plupart ont en effet perçu des dotations complémentaires de la part du Conseil Régional durant l’année 2025 pour pouvoir faire face à leurs dépenses effectives de fonctionnement. Concernant les 19 lycées où la proposition de budget a été refusée, ils ont bénéficié de 1 310 109 euros en complément de leur dotation initiale. Quant aux 24 établissements placés en règlement conjoint sans avoir voté contre, ils ont perçu 1 530 136 euros de dotations complémentaires.
Ces établissements, à qui les autorités avaient supprimé l’ouverture de dépenses pédagogiques dans le cadre du règlement conjoint, étaient donc manifestement sous-financés et ont eu besoin de ces abondements pour faire face à leurs dépenses de viabilisation. Une part de ces dotations complémentaires a-t-elle seulement pu être consacrée aux activités pédagogiques ?
Quoi qu’il en soit, ce qu’il est désormais intéressant d’observer, c’est que ces 24 établissements, qui ont objectivement fonctionné avec une dotation de 9 691 315 euros en 2025 et auxquels on a amputé les dépenses pédagogiques à hauteur de 318 162 euros, se sont vu attribuer pour 2026 une dotation initiale s’élevant à… 8 216 576 euros, soit une baisse de 15,2 % par rapport à l’année précédente ! Quant aux 19 établissements qui avaient voté contre le budget proposé et avaient finalement fonctionné avec une dotation totale de 7 541 075 euros en 2025, ils ont reçu une dotation initiale qui s’élève à 7 197 204 euros, en baisse de 4,6 %. Si on ajoute à cela le fait que 61 établissements sur les 261 dépendants de la Région ont vu leur dotation initiale chuter de 15 % par rapport à celle de 2025, le tableau ne semble guère réjouissant. Mais, pas d’inquiétude ! La Région a en effet décidé de remplacer le dispositif de « dotations complémentaires » par… un fonds « d’intervention lycée ». On ne va tout de même pas prendre le problème à la racine et augmenter la dotation initiale allouée aux lycées publics…
Bref, un début de scénario similaire à celui de 2024-2025 se dessine d’ores et déjà. Et l’histoire a toutes les chances de connaître une issue de même nature : une nouvelle saignée dans les crédits ouverts pour les activités pédagogiques dans les lycées publics avec, à la clef, une dégradation accrue du service d’éducation offert aux élèves qui les fréquentent. Une situation certainement d’autant plus interpellante que les lycées privés, choyés depuis de nombreuses années par le Conseil Régional, avaient encore bénéficié en 2024 de 9,9 millions d’euros de subventions facultatives[3]…
David Descamps et Agathe Foudi
[1]https://www.hautsdefrance.fr/lycees-la-region-maintient-le-cap-pour-la-reussite-de-tous-les-jeunes-des-hauts-de-france/
[2]Leur dotation initiale avait généralement très fortement chuté.
[3]Nous n’avons pas connaissance pour lors de ce qu’il en est pour 2025.
