« Nous continuons à appeler les équipes à s’opposer à ces évaluations nationales et à reprendre la main sur leur métier » déclare Aurélie Gagnier, secrétaire générale du Snuipp-FSU. À Limoges, dix-huit enseignants du premier degré ont été convoqués par l’inspection académique et sanctionnés d’une retenue d’un trentième de salaire, équivalente à une journée de grève. Pour quelle « faute » ? ils ont refusé de transmettre les résultats des évaluations nationales de début d’année, un boycott soutenu par plusieurs syndicats. Sud éducation et la FSU-SNUIPP87 vont utiliser leurs caisses de grève pour rembourser du 1/30 leurs syndiqué.e.s.
« Trop de souffrance, j’arrête là »
« En 2023-2024 lors de la première des évaluations nationales en CM1 nous avions décidé avec mes collègues de cycle 3 d’essayer avant de critiquer. Au bout de la première heure de passation je pleurais en récréation d’avoir dû mettre mes élèves face à des difficultés dès la 2ème semaine de la rentrée. Comment construire la confiance avec elles et eux, comment leur faire comprendre que l’erreur fait partie intégrante du processus normal d’apprentissage ? » témoigne une des professeures sanctionnées, Marie-Mélanie Dumas. La co-secrétaire départementale de la FSU-SNUipp87 conclut : « ma décision est prise, j’arrête là ! Trop de souffrance pour tout le monde. » L’année suivante, elle ne fait pas remonter les notes et perd déjà 1/30 de salaire accompagné d’un courrier. Cette année, les professeurs se savaient non seulement exposés à la perte de salaire mais aussi à une convocation chez le DSDEN. Ils ont alors construit un mouvement collectif avec le Snuipp-FSU, élargi à l’Unsa et Sud éducation.
Pour Marie-Mélanie Dumas, les évaluations sont une violence institutionnelle pour les élèves, les parents et les personnels. Elle dénonce « une pression énorme s’exerce sur eux avec le relais des médias et la pression de la société quant aux résultats du système français ».
Les enseignants doivent saisir eux-mêmes les réponses des élèves sur ordinateur, une tâche qu’ils jugent chronophage, éloignée de leur cœur de métier pour des évaluations jugées inutiles. Les professeurs des écoles dénoncent une pression hiérarchique, une uniformisation des pratiques qui les dépossèdent de leur expertise, les transformant en exécutants.
« Certains DASEN font du zèle et sanctionnent les enseignantes et enseignants. La FSU-SNUipp soutient localement tous les enseignants concernés en les accompagnant » assure le syndicat. « Comment l’administration explique que sur 102 départements seuls 4 aient eu des sanctions ? Cela fait 98 où aucune sanction n’a eu lieu » interroge la co-secrétaire du snuipp-FSU87.
Perte de sens et mise au pas dénoncées
Les enseignants sanctionnés dénoncent une perte de sens : « les évaluations nationales nous déshumanisent puisque nous servons d’interface entre le livret manuscrit de l’élève et l’ordinateur qui « corrige » et « analyse » les erreurs des élèves » explique Marie Mélanie Dumas. Les professeurs estiment être réduits au rôle de « scribes », sans prise pédagogique réelle sur des évaluations standardisées qu’ils ne conçoivent ni ne corrigent.
Ils critiquent également le calendrier, ces tests intervenant dès la deuxième semaine de septembre, alors que de nombreux élèves peinent à reprendre leurs repères. Pour eux, la difficulté des exercices met inutilement les enfants en échec dès le début de l’année et « surtout les inégalités perdurent » souligne la professeure.
Des évaluations mais aussi des politiques éducatives controversées
Au-delà du boycott, la contestation porte sur le rôle et l’utilité de ces évaluations nationales. Des enseignants y voient un outil de pilotage ministériel visant à imposer progressivement de nouvelles méthodes pédagogiques, notamment autour de la fluence en lecture. « Certains résultats à l’entrée en 6ème nous alertent » souligne Aurélie Gagnier. En fluence, le ministère souligne une hausse de 3,4 points hors Éducation prioritaire et de 2,7 points en REP+ mais ils ne doivent pas masquer la baisse plus forte, en compréhension de 8 points hors éducation prioritaire et de 7,2 points en REP+. « On constate une évolution « inversée » entre fluence et compréhension de l’écrit. Pour le SNuipp-SFSU, cela confirme que, non seulement, l’entraînement à l’oralisation la plus rapide possible et chronométrée est inutile pour construire les compétences de lecture mais, en plus, cette pratique semble faire obstacle à la compréhension qui est la finalité de l’apprentissage de la lecture » poursuit la secrétaire générale du syndicat majoritaire du Premier degré.
Marie-Mélanie Dumas analyse ces résultats : « Cela indique aussi que le temps passé à travailler la fluence empiète sur le travail de la compréhension puisque le temps d’enseignement du français n’est pas extensible ».
Politique de répression, intimidations des personnels et urgences de l’Ecole
Face à une politique qu’ils considèrent déconnectée du terrain et menaçant leur liberté pédagogique, les enseignants annoncent qu’ils poursuivront le boycott, malgré ce qu’ils considèrent comme une volonté de dissuasion et les retenues de salaire. Pour eux, ces évaluations ne répondent pas aux défis réels de l’école et détournent l’attention des conditions de travail et d’apprentissage, du manque de moyens humains qui fragilisent le service public d’éducation. La suppression de 1 900 postes est prévue dans le premier degré à l’échelle nationale, sans compter les manques de personnels médico-sociaux pour accompagner les difficultés des élèves sur leur santé comme leur apprentissage.
Djéhanne Gani
Dans le Café pédagogique
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