Quel est ce projet autour des livres anciens mené dans l’académie de Nice ?
Entre 2022 et 2025 j’ai organisé un stage dédié à l’enseignement de l’histoire des sciences, durant lequel la formation en présentiel s’appuyait sur l’étude d’ouvrages anciens de la bibliothèque patrimoniale Romain Gary de Nice. L’occasion de faire plusieurs constats.
Tout d’abord, nous nous sommes rendu compte que la plupart des professeurs stagiaires découvrait pour la première fois les collections de la bibliothèque. L’endroit recèle pourtant de véritables trésors parmi lesquels l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, ainsi que d’innombrables éditions originales d’ouvrages ayant marqué l’histoire des idées, tels ceux de Voltaire, Galilée ou encore Lavoisier.
Ensuite, nous avons observé que les livres anciens exerçaient une véritable fascination sur les collègues qui ressortaient du stage suffisamment enchantés pour que le nombre de candidatures aux sessions suivantes augmente, au point de nous obliger à ouvrir des créneaux supplémentaires.
Enfin, il est apparu que la bibliothèque recevait relativement peu de groupes scolaires, alors même que sa collection se prêtait au traitement de nombreux éléments des programmes de l’école primaire jusqu’à la fin du secondaire, et que les équipes du site possédaient toutes les compétences requises pour assurer la valorisation pédagogique de ces collections.
J’ai donc proposé au directeur du lieu, M. Frédéric Fuochi, d’initier un partenariat sous l’égide de la DAAC, visant à mettre en lumière certains livres de leur collection, tout en produisant autour de chaque ouvrage des ressources pédagogiques destinées à la communauté enseignante. Depuis le 1er octobre 2025 nous publions ainsi une fiche par mois consacrée à un livre ancien de la bibliothèque.
Quels sont les ouvrages sélectionnés ? Pourquoi ceux-là ?
L’expression « avoir l’embarras du choix » prend ici tout son sens. Il y a tellement d’ouvrages exceptionnels qu’il a fallu trouver un critère de sélection satisfaisant nos deux objectifs : présenter des livres « importants » tout en montrant que le contenu des livres en question pouvait être exploité avec les élèves. On a donc choisi de retenir les ouvrages qui nous paraissaient faire directement écho à des portions des programmes du primaire et/ou du secondaire, toutes disciplines confondues.
Par, exemple la première fiche était consacrée aux Entretiens sur la pluralité des Mondes de Fontenelle, parce que cette œuvre venait d’intégrer le programme de français de la classe de première générale et technologique. Or, il s’agit d’un traité visant à vulgariser les connaissances astronomiques et physiques de la fin du 17e siècle. Fontenelle a bien travaillé, mais malgré tous ses efforts pour simplifier et expliquer les éléments scientifiques qu’il aborde, certains passages peuvent rebuter des professeurs de lettres peu formés aux théories cosmologiques de l’époque. On s’est donc efforcé de donner les clés permettant de comprendre les enjeux du texte et de faciliter son analyse avec les élèves.
La seconde fiche porte sur le livre qui envoya Galilée devant l’Inquisition (Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, 1632). D’abord parce qu’il est rare d’en croiser un exemplaire du fait de la censure dont il fit l’objet, et ensuite parce que la compréhension de toutes les raisons ayant conduit au procès éclaire les mutations intellectuelles qui accompagnent la naissance de la Science au 17e siècle.
La troisième fiche traite des Oeuvres d’Ambroise Paré, tout simplement parce que tout le monde aime les dragons, les monstres et les licornes et qu’il y en a plein les pages. Plus sérieusement, la riche iconographie de l’ouvrage offre un matériau remarquable pour aborder la question du merveilleux et de l’étrange, tant dans les sciences que dans les arts.
La quatrième fiche dresse un vaste inventaire des illustrations des Fables de la Fontaine, depuis l’édition originale de 1668, jusqu’aux dessins de Gustave Doré et Grandville au 19e siècle. Une invitation à concevoir une étude de ces Fables par le biais de l’image plutôt que du texte.
Enfin, la fiche de février fera découvrir la traduction française du premier atlas géographique, le Miroir du Monde d’Abraham Ortelius, paru en 1572. Histoire de voyager sans bouger de notre canapé en attendant les prochaines vacances. Et, accessoirement, de réfléchir aux mutations du regard à la fin de la Renaissance.
En quoi ce travail rejoint-il l’enseignement de l’histoire des sciences ?
Je suis professeur de SVT, aussi mon intérêt pour les livres anciens a-t-il débuté par leur consultation dans le cadre de l’enseignement de points d’histoire des sciences. Et, à la lecture de ces textes il ne faut pas longtemps pour comprendre que les contenus d’histoire des sciences mis à disposition des professeurs dans les manuels scolaires ou sur des sites internet dédiés à l’enseignement sont très, très, largement truffés de bêtises que l’on ne pardonnerait jamais si elles portaient sur des notions disciplinaires.
Concrètement si j’écrivais dans un manuel scolaire que les baleines sont des poissons il ne fait aucun doute que je recevrais promptement un appel du corps d’inspection. Mais, ça ne dérange personne que l’on trouve partout écrit que Buffon ait été persécuté par l’Église à propos de sa datation de la Terre ou que la théorie cellulaire doive sa formulation à la répétition d’observations microscopiques, deux assertions absolument fausses.
L’histoire des sciences n’est pas une histoire des observations ou des expériences, c’est une histoire des idées. Et afin de comprendre pourquoi il a fallu parfois tant de temps pour voir triompher une idée qui nous paraît aujourd’hui évidente, ou au contraire pourquoi des théories que nous jugeons farfelues ont perduré durant des siècles, il faut se plonger dans la manière dont on pensait autrefois. C’est à cela que servent les livres anciens : ils donnent à voir la pensée d’une époque disparue. Les mots, les images et les débats qui structuraient alors l’écosystème des idées.
Chaque fiche réunit a minima :
- une présentation de l’objet livre : sa reliure, les annotations qu’il peut contenir, les éventuels marques de ses anciens propriétaires (armoiries, ex-libris…) ;
- une histoire éditoriale de l’ouvrage ;
- un résumé de la place du livre dans l’histoire des idées ;
- ses rapports avec les programmes scolaires ;
- quelques pistes d’exploitations pédagogiques ;
- un lien vers un exemplaire numérisé accessible gratuitement.
L’enseignant doit donc y trouver des explications, des extraits de textes originaux et des images anciennes, susceptibles de servir de ressources pédagogiques en classe.
En quoi les élèves sont-ils intéressés par les vieux livres ? Des conseils à donner pour emmener une classe dans une bibliothèque patrimoniale ?
Des grimoires écrits en vieux français, parfois même en latin, à première vue voilà bien la dernière chose susceptible d’intéresser nos élèves. Déjà qu’on dit qu’ils n’aiment pas lire, voire qu’ils ne lisent plus, hypnotisés par les mondes virtuels qui peuplent leurs écrans. Et pourtant, le livre ancien dispose d’un pouvoir de fascination bien supérieur à l’écrasante majorité des vidéos TikTok.
Pour le comprendre il suffit de songer qu’à l’heure du numérique on peut sans difficulté produire une reproduction de la Joconde qui, convenablement mise en scène dans une galerie du Louvre, ne saurait être distinguée de l’originale que par une poignée de spécialistes. Mais, aussi parfaite soit-elle, qui paierait pour voir cette copie ? Personne, ou presque, parce que les gens veulent voir la vraie. Parce que la vraie Joconde possède une histoire qui échappera toujours à ses copies comme à ses avatars numériques. Léonard de Vinci l’a peinte. François 1er l’a contemplée. Elle a traversé les siècles, survécu aux guerres, échappé aux nazis. Imaginez un instant pouvoir la tenir entre vos mains. Imaginez l’émotion que vous ressentiriez alors. C’est là que réside le pouvoir de fascination du livre ancien. Et c’est ce pouvoir que nous invitons les professeurs à exploiter pédagogiquement.
Bien sûr, cette émotion n’est qu’un outil. Une porte d’entrée vers des sujets d’étude au programme des différentes disciplines. Mais, pour avoir testé cet outil auprès d’élèves de la seconde jusqu’à l’enseignement supérieur (CPGE et Master) je puis affirmer qu’il fonctionne. Nous espérons que ce projet incitera des collègues à prendre contact avec la bibliothèque patrimoniale la plus proche de leur établissement pour y organiser des sorties scolaires. Parce que, aussi surprenant que cela puisse paraître, les pages d’un livre vieux de plusieurs siècles éclairent parfois davantage qu’un écran connecté à tout le savoir du monde.
Propos recueillis par Julien Cabioch
