Quel est le point de départ de ce travail qui a duré 6 ans ?
« Pourquoi la pauvreté continue-t-elle de déterminer, dès l’école primaire, des trajectoires scolaires dégradées et souvent irréversibles ? »
Voilà la question que nous avons posée aux équipes enseignantes, aux chercheurs et aux militants Quart Monde en septembre 2019 quand nous avons débuté nos travaux de recherche CIPES.
Et les chiffres le montrent, en France, l’école ne corrige pas les inégalités sociales. Or quand l’école exclut les enfants les plus pauvres, ne leur permet pas de réussir, c’est le Pacte républicain qui est en danger, il y a bien là un enjeu démocratique.
Quelques éléments chronologiques de nos travaux.
En septembre 2019, sur la base du volontariat, une vingtaine d’écoles et quelques collèges sont partants pour ces travaux de recherche. Janvier 2020 nous débutons les entretiens et observations dans les classes. A chaque fois, ce sont deux chercheurs et deux militants Quart Monde qui vont observer et qui débrieferont ensuite. Mars 2020 … vous vous souvenez ? Covid ! une sorte de centrifugeuse s’est emparée du pays et de nos travaux, des écoles … les collèges ont quitté la recherche, ainsi que quelques écoles, et même l’équipe de coordination CIPES n’a pas été épargnée.
Les observations dans les classes, grande section, CP et CM2 ont repris ensuite, puis les entretiens avec les directrices et directeurs, les divers personnels, un questionnaire est proposé aux enseignants, les écoles ont chacune rédigé un projet s’inscrivant dans la recherche. Pour les aider à le réaliser, pour analyser et réfléchir aux axes priorisés, elles seront accompagnées par un ou une chercheure tout au long de la recherche. Nous leur avons également proposé des formations en visio avec des chercheurs pour approfondir des thématiques, des enjeux professionnels liés à cette recherche.
Comment s’est organisée cette recherche participative ?
L’équipe de coordination a organisé des rencontres régulières avec le groupe de militants Quart Monde en s’appuyant sur les observations effectuées dans les classes. Ces journées de travail étaient presque toujours suivies d’une journée avec toutes et tous : enseignants, chercheurs, militants Quart Monde et partenaires.
Les temps d’observations dans les classes puis de débriefings nous ont amenés à constater la finesse des observations des militants Quart Monde, leur regard particulier du fait de leur parcours scolaire et de vie. Incroyable, nous étions allés dans la même classe et ils n’avaient pas vu les mêmes élèves, ni repéré les mêmes moments qui interrogent.
Au bout de quelques mois, lors des journées de travaux avec les militants Quart Monde pour préparer les rencontres de l’ensemble des acteurs, nous avons vu les militants Quart Monde changer, discuter davantage entre eux, faire vraiment équipe. Ils et elles mettaient tout en place pour mieux comprendre les enjeux, les sujets parfois complexes. Nous étions alors dans le basculement d’une recherche action à une recherche participative. Les militants et militantes Quart Monde acteurs de la recherche, étaient bien des co-chercheurs aux côtés des enseignants et des chercheurs.
Alors ce fut parfois rude pour les professionnels, les chercheurs comme pour les militants Quart Monde. Mais toutes et tous avaient la volonté d’avancer, de se comprendre, de prendre en compte l’autre, dans le but d’améliorer l’école.
En 2022, comme un point d’étape, nous publions le livre L’égale dignité des invisibles : quand les sans voix parlent de l’école dans lequel dix militants Quart Monde racontent leur parcours scolaire et expriment leurs idées pour une école de la réussite de tous. Et puis je dialogue avec Dominique Lahanier-Reuter chercheuse qui animait alors l’équipe de chercheurs de CIPES, puis avec Florence Denonfoux directrice d’école à Lyon qui raconte la recherche dans son école maternelle et un syndicaliste donne également son point de vue.
Six ans c’est long ! Et pourtant dans ces travaux le temps long nous est apparu indispensable. Le temps de l’acculturation du groupe CIPES venant d’horizons tellement différents, et puis comme le dit un militant Quart Monde « il faut que les parents aient fait la paix avec l’école pour qu’ils puissent y entrer » … et pour certains militants Quart Monde oser prendre la parole, ou ne pas être sans cesse en colère mais aussi écouter pour mieux comprendre et avancer avec le groupe. Il faut aussi prendre le temps pour les enseignants de comprendre la grande pauvreté et ses impacts, pas seulement économiques, sur les enfants et leurs parents.
Enseignants, chercheurs, militants et militantes Quart Monde ont travaillé depuis le début de cette recherche sans relâche, avec ténacité, courage et force … pour oser se raconter, mais aussi oser dire non, dire stop !
Durant la journée et dans le rapport, il a été longuement question des savoirs de l’école. Quels savoirs n’y ont pas leur place et quels sont enjeux de cette question ?
Ce ne sont pas tant les savoirs qui n’ont pas leur place, mais les implicites qui empêchent tant d’enfants de rentrer dans les apprentissages, d’oser apprendre, ou tout simplement de faire la tâche qui est demandée, mais non comprise. Vous savez ce que l’école attend des élèves sans leur expliquer.
Et puis ce sont ces mises à l’écart invisibles, infimes mais qui se répètent. Elles peuvent aussi donner des mises en retrait des élèves dont nous parlons. Mise en retrait des apprentissages, mais aussi mise en retrait qui fait que l’élève se « retire » du groupe classe, parfois n’a plus d’amis.
Quelles sont les préconisations issues de ce travail, en particulier pour les enseignants ?
Publié aux Editions Quart Monde et dirigé par l’équipe de coordination CIPES, le rapport final est intitulé « École et grande pauvreté : lutter contre les discriminations – Croisement de regards sur une recherche participative ».
C’est un recueil de contributions des personnes impliquées dans cette recherche, enseignants, chercheurs, accompagnatrices AGSAS, plasticienne, cadreurs, militants et militantes Quart Monde et bien sûr équipe de coordination.
Il constitue un croisement de regards sur une recherche participative inédite.
Alors bien entendu, en conclusion de ces travaux nous formulons des recommandations pour éviter l’exclusion des élèves vivant dans des familles qui sont dans la grande pauvreté. Il s’agit bien de leur permettre de réussir également au sein de la classe ordinaire,
Pour CIPES, cela passe par des pratiques pédagogiques renouvelées mais aussi par une relation école-famille apaisée.
Pour cela il s’agira de veiller à :
– Un changement de regard sur la pauvreté ;
– une prise en compte des implicites qui excluent les élèves qui sont les plus éloignés de l’école ;
– des pratiques fondées sur la coopération et l’entraide entre les élèves privilégiées.
Pour la relation avec les familles, il s’agira de veiller à :
– La coéducation au sens plein du terme ;
– l’écoute et à l’accueil de tous les parents ;
– la reconnaissance de leurs capacités, certes différentes, mais toutes nécessaires ;
– de nouveaux outils pour mieux communiquer imaginés ensemble.
Dans le fonctionnement des écoles, il s’agira de soutenir la cohésion d’équipe : les écoles qui s’y sont attaché reconnaissent que c’est « CIPES qui fait le ciment de l’équipe ». Un atout souvent favorisé par des temps d’analyse de pratiques tels que mis en œuvre par l’AGSAS.
L’équipe de coordination tient à signaler un résultat dont la recherche CIPES peut se prévaloir comme instigatrice : nous avons pu observer une forme de « réconciliation » entre les militantes et militants Quart Monde et l’école. C’est un élément important à considérer si l’on ne veut laisser aucun enfant sur le bord du chemin : accepter de prendre en compte ce que l’on ne sait pas de l’autre. C’est possible.
C’est un long chemin qui produit de très beaux résultats.
Nos travaux ne sauraient en rester là ; demain commence l’essaimage de cette recherche. Nous sommes prêts à aller la présenter et en discuter dans les lieux de formation des personnels d’éducation, qu’ils soient institutionnels ou syndicaux.
Finalement, votre travail sur la pauvreté et l’école n’est-il pas un appel à une transformation, une révolution copernicienne de l’Ecole ?
Notre travail montre que des changements dans les écoles sont possibles pour que tous les enfants « réussissent ». Il montre aussi avec force combien la prise en compte des savoirs de vie, des savoirs d’expérience des parents qui ont la vie très difficile au quotidien est très importante pour que tous les parents osent venir à l’école en confiance. Les enseignants le disent lorsque les parents sont accueillis en confiance, les enfants qui habituellement sont en retrait dans la classe, sont alors différents dans la classe. « Ils ont des étoiles dans les yeux ».
Nous avons tous constaté combien le temps long est important, il faut former les enseignants à la compréhension de la grande pauvreté, mais cela demande du temps. Le temps de l’acculturation est parfois long.
Alors révolution copernicienne que d’avoir des parents qui vivent la grande pauvreté au quotidien comme co-chercheurs ?
A ATD Quart Monde nous sommes convaincus que nous pouvons avoir une société qui ne laisse personne de côté, et faire franchement reculer la misère, si nous prenons en compte les savoirs de vie et d’expérience des plus pauvres. Ce long travail avec les écoles le démontre.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
