Que dit le mémento sur l’évaluation du DNB ?
La notation sur 20 s’impose (ou plutôt est imposée) sans discussion ou argumentation dans un « mémento » publié en décembre 2025 par le ministère sur « l’évaluation des élèves de troisième dans le cadre des nouvelles modalités d’attribution du DNB » qui comporte pourtant pas moins de 23 pages, contrairement à d’autres aspects de l’évaluation à mettre en œuvre.
Page 4 : « Chacune des épreuves terminales aboutira à une note sur 20. Ces notes comptent pour le calcul de la moyenne du contrôle terminal qui représente 60 % du DNB » (dès 2026, contre 50 % auparavant)
Page 3 : « Dans le calcul de la moyenne finale, le contrôle continu est pris en compte sous la forme d’une note sur 20. Son calcul se base sur la moyenne des moyennes annuelles de tous les enseignements obligatoires, qui ont tous le même coefficient. La moyenne annuelle de chaque enseignement obligatoire est issue des moyennes trimestrielles ou semestrielles obtenues durant l’année de 3e »
Page 22 : « les moyennes acceptées devront être au format numérique exclusif (notes sur 20 avec 2 décimales) »
Quand et pourquoi la notation sur 20 est-elle apparue en France ?
« Dans les compositions, chaque copie aura sa note chiffrée de 0 à 20 ». Il s’agit de la première mention officielle de ce type de notation à l’article 21 de l’arrêté du 5 juillet 1890. Et elle est solidaire de la question des prix et accessits par le biais des »compositions ».
L’enseignement secondaire public (toujours payant, même après que les écoles communales soient devenus gratuites en 1882) était fréquenté alors presque exclusivement par la bonne bourgeoisie très friande des prix (et à défaut des accessits) pour ses enfants et de l’ostentation des remises de prix (dans un contexte de rivalité exacerbée avec les établissements privés après les lois Ferry).
Il convient donc que les prix (et les accessits qui se multiplient) soient attribués de façon incontestable ( »mathématiquement »), d’où des notes chiffrées qui permettent des moyennes et même des moyennes de moyennes (avec »classement général », par exemple, pour l’attribution du »prix d’excellence ») en donnant l’impression qu’il existe en quelque sorte une »unité de compte » puisque ce sont des »chiffres » (et non pas des »lettres » qui interdisent en principe l’établissement de moyennes).
Cette notation sur 20 a-t-elle été remise en cause ?
L’ensemble (prix, compositions, notation sur 20 ) a été remis en cause par le colloque d’Amiens de mars 1968 présidé par le ministre de l’Education nationale Alain Peyrefitte, puis par les dispositions prises par le ministre de l’Education nationale Edgar Faure début 1969. Et cela réussira partiellement : les prix et les compositions (mensuelles ou trimestrielles) vont disparaître définitivement (sauf rares exceptions résiduelles), mais la notation sur 20 (dans le secondaire) persistera d’abord via les classes d’examen (officiellement à partir de 1972) , puis dans l’ensemble du secondaire.
Il y a eu (et il y a encore) des forçats de la notation sur 20 (même au quart de point près) qui ont été encensés par le poète Charles Péguy au début du XXième siècle : « Honneur à ces vieux maîtres de l’Université [c’est-à-dire, dans le langage de l’époque, aux professeurs du secondaire pour l’essentiel]. Je vois dans les journaux qu’on vient de fonder au lycée Henri IV un prix Georges Edet. Un homme comme lui se travaillait davantage pour savoir si une copie valait douze un quart ou douze et demi et si un élève devait être classé treizième ou ex aequo avec le quatorzième que nos hommes de gouvernement ne paressent pour faire massacrer la valeur d’un corps d’armée dans une expédition coloniale. De tels hommes raisonnaient plus pour classer une copie que nos gouvernements ne déraisonnent pour déclasser un peuple ».
Et pourtant l’arrêté du ministre de l’Instruction publique Léon Bourgeois qui a institué le 5 juillet 1890 « la note chiffrée de 0 à 20 » précisait que « De toutes les manières dont un professeur consciencieux peut perdre son temps et sa peine, la plus évidente n’est-elle pas de passer des heures à relire des copies d’enfants en s’ingéniant à trouver des degrés où il n’y en a point, à mettre en balance, comme s’il s’agissait d’une affaire d’état (c’en une en effet pour les rivaux et quelquefois leurs familles) des mérites qui souvent sont d’ordre différent, et par suite sans commune mesure ? Combien ce temps serait mieux employé en lectures et en travaux personnels par lesquels le professeur renouvellerait sa provision d’idées ; combien même il serait plus utilement donné au repos, source de bonne humeur et de fraîcheur d’esprit »
La mise en place en 1890 d’une notation chiffrée sur 20 a suscité des réserves ou des mises en garde, même au plus haut niveau, qui peuvent nous interpeller encore…
En 1900, la Direction de l’enseignement secondaire fait le point d’une façon quelque peu embarrassée (ou faussement balancée ?) : « C’est une chose très digne de remarque que notre pays soit le seul, ou peut s’en faut, où les compositions ont pris dans l’éducation publique la part que nous leur accordons, le seul où la notation peut se faire sur 20. Nos usages à cet égard font sourire les étrangers et leur cause plus de surprise que d’envie. Ce n’est pas une raison pour rompre avec une tradition séculaire, qui, pour nous être venue des Jésuites, n’en répond pas moins à un trait de notre caractère, et, passée comme elle l’est dans les mœurs, a du moins les avantages de ses inconvénients. Mais il faut faire en sorte d’en corriger un peu les inconvénients tout en en gardant les avantages ».
Il est encore plus significatif que Ferdinand Buisson (nommé par Jules Ferry à la tête de l’enseignement primaire où il restera dix-sept ans) estime à propos de l’émulation par une notation sur 20 que « si ce souci de la prééminence est un mal, c’est un mal nécessaire qui paraît devoir s’imposer non pas à toute éducation, mais seulement à l’éducation de toute une classe d’enfants de la bourgeoisie : dès qu’il s’agit des millions d’enfants de nos écoles primaires, l’émulation normale les stimule à faire effort pour obtenir l’approbation du maître sans se préoccuper de l’obtenir à l’exclusion des autres ou à un plus haut degré qu’aucun d’eux » (« Nouveau dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire », paru en 1911).
Claude Lelièvre
