Une volonté de prise en main
La place prise par l’informatique, le numérique Internet, et désormais l’IA n’a pas échappé à la communauté enseignante : très rapidement équipés dès le début des années 2000, les enseignants font face aujourd’hui à la vague de l’intelligence artificielle. La puissance publique a « rapidement » réagi en publiant un cadre d’usage dès juin 2025 qui est avant tout restrictif et limitatif pour les usages en classe. Cela semble aller plutôt dans le sens de ce que nombre d’enseignants déclarent lors des formations qu’ils suivent dans leur établissement : une crainte du fait des usages des élèves.
Toutefois, on peut aussi observer que derrière cette défiance légitime, il y a plus qu’une curiosité, une volonté de prise en main. Cette volonté pourrait sembler intéressante, car preuve d’une curiosité et d’un intérêt pour ce phénomène qui les bouscule au travers des pratiques des élèves. Si certains rapportent le peu de prise en compte de l’IA par les enseignants, la réalité semble bien différente : les enseignants utilisent de plus en plus l’IA pour leur propre travail personnel.
Des pratiques cachées ou souterraines
Le travail personnel des enseignants est une sorte de boite noire dans laquelle il est très difficile d’entrer. Espace privé, le travail que les enseignants exercent en dehors de leur temps de présence dans l’établissement est important (cf les études sur le temps de travail enseignant), mais surtout très variable selon les niveaux d’enseignement, les contenus enseignés etc. La préparation et le suivi des cours est donc une part importante de ce temps qui vient souvent s’immiscer dans la vie familiale ou personnelle quotidienne. On comprend assez facilement que nombre d’enseignants tentent d’optimiser ou au moins de limiter ce temps.
Cependant les impératifs de l’école (préparation, corrections, suivi des élèves, mise à jour des connaissances, adaptation aux nouveautés venues du ministère) sont omniprésents. Dès que l’IA générative s’est déployée auprès des élèves, des familles, dans la société, les enseignants ont eu deux réactions : freiner pour les élèves, découvrir pour l’utiliser personnellement. Même si de nombreux enseignants restent encore assez rétifs aux technologies numériques, l’Intelligence Artificielle générative a eu cette caractéristique qui la rend accessible à tous et quasiment sans formation.
L’IA générative très accessible
Le constat que nous faisons, en tant que formateur d’enseignants, c’est que l’utilisation de l’IA se répand comme une trainée de poudre dans le monde enseignant. Cela se traduit par l’adoption, souvent naïve des services les plus médiatisés (pourquoi utilisent-ils majoritairement le premier arrivé sur la scène ?). Dès l’arrivée de ChatGpt, l’effet « wahou » a été important et nombre d’enseignants s’y sont essayés, sans le dire, mais pour voir. Devant la facilité de ces échanges conversationnels et les retours rapides et parfois plus pertinents qu’ils le pensaient, ils sont nombreux à, désormais l’utiliser de temps à autres.
Bien sûr les plus habitués à l’usage des technologies s’en sont immédiatement emparés et font même leur gloire de leurs connaissances nouvelles au sein de la communauté. Mais la grande majorité, encore souvent frileuse et méfiante n’ose pas en parler. Si ce n’est les militants opposés aux technologies et leurs effets dans leur environnement, la plupart ont investi l’IA pour trouver de l’aide, en particulier pour préparer leur enseignement.
Une aide en amont
La caractéristique de l’IA générative c’est d’abord d’aider en amont au métier d’enseignant : de la génération de progressions pédagogiques à la création de supports de cours ou même pour certains l’élaboration d’évaluations, les possibilités offertes font progressivement partie de la panoplie du travail « caché » de l’enseignant. La boite noire que nous évoquions plus haut est aussi un espace d’interrogation personnelle : comment mieux gérer mon temps ? et arrive en plus la question des élèves.
Les élèves l’autre pilier du grand écart…
Ce sont eux qui bousculent la communauté éducative. Alors que le ministère propose un comité pour imaginer l’avenir et impose PIX IA pour la fin du collège et le lycée, les enseignants se trouvent démunis face aux pratiques personnelles et familiales de leurs élèves s’appuyant sur l’IA générative. Que peut-on demander comme travail personnel aux élèves ? Comment organiser l’enseignement pour intégrer cette dimension ? Faut-il autoriser, interdire, où et comment ? Car ils ne sont pas dupes, les élèves sauront contourner les pièges et surtout tenteront de répondre « au mieux » à leurs sollicitations. Si certains ont désormais renoncé aux devoirs à la maison, d’autres sont en recherche de scénarios pour mieux suivre et accompagner leurs élèves
Au milieu du gué
L’IA générative est apparue depuis 3 années dans l’espace public. De plus les propositions des différentes sociétés qui proposent leurs produits sont en constante évolution, bref la période est instable. Faut-il attendre, s’engager dès à présent ? Pour l’instant il semble qu’il soit préférable d’être dans la posture de l’expérimentation partagée. En parler en équipe, échanger les manières de faire, inventer les pratiques, c’est ainsi que jadis Michel de Certeau analysait dans les « arts de faire » la manière dont chacune et chacun nous nous approprions notre environnement par le bricolage et le braconnage. Regardons attentivement l’évolution des techniques, mais aussi du système scolaire. Il ne faudra pas attendre 20 ans, mais 3 à 5 années suffiront surement à préciser les contours plus précis de ces évolutions.
Bruno Devauchelle
