Julien : Ce que tu vois là c’est parce qu’effectivement je suis le travail prévu par l’enseignant titulaire de la classe. Moi, quand j’arrive dans une classe, je pars du principe que je suis là en priorité pour assurer la continuité. Donc je fais ce qui est prévu. Même si parfois, je trouve que ce n’est pas hyper adapté, ou que moi, je n’aurais pas fait comme ça. Mais ce n’est pas mon rôle. Le titulaire a réfléchi sa progression, ses séances, et je trouve important de respecter ça.
Par respect pour le travail du collègue.
Là c’est pas vraiment la cas ; ce jour-là je m’y suis vite retrouvé. Mais parfois je vois bien que c’est pas du tout mes méthodes pédagogiques qui sont employées dans la classe. Je ne critique pas, chacun a ses lubies ou quoi, mais parfois c’est très éloigné de ce que moi je fais. Qu’importe je suis exactement ce qui se fait d’ordinaire.
Déjà par respect pour le travail du collègue. On sait tous ce que c’est que de laisser sa classe, surtout en urgence et je pars du principe que c’est ce qu’attend le collègue. Surtout quand je retrouve un mot détaillé, qui dit précisément quoi faire, comme ce matin-là. Alors je m’y tiens et je ne vois vraiment pas de quel droit je pourrais le remettre en question.
Les élèves ont besoin de repères fixes
Si le collègue prend la peine d’écrire quelque chose c’est que cette chose a de l’importance. Pour lui et surement pour les élèves qui sont inscrits dans une progression, dans des habitudes aussi. Une classe c’est un collectif d’élèves qui évolue ensemble. Une classe ça tourne quand les élèves ont intégré les méthodes du prof, et ça quelle que soit la méthode pédagogique. Que tu fasses comme ceci ou comme cela c’est pas l’essentiel. Ce qui compte c’est que les élèves se calent sur un rythme tout au long de l’année et toi tu ne viens pas pour casser ce rythme. On le sait, les élèves ont besoin de repères stables. Si chacun fait à sa sauce, ça devient vite le bazar alors moi je me glisse dans les habitudes de la classe aussi parce que ça simplifie la gestion du groupe.
Si ça se passe mal on peut me le reprocher
Y’a des fois on sent bien que les choses sont hyper calées et du coup c’est un levier pour gérer la classe. Parce que ça peut aussi mal se passer avec certaines classes où la discipline n’est pas acquise hein. On le sait y’a des groupes plus compliqués que d’autres, des élèves difficiles à gérer. Et moi je ne veux pas qu’on puisse me dire que si ça s’est mal passé c’est à cause de mes méthodes pédagogiques tu comprends. Il faut le dire, il y a aussi une question de sécurité professionnelle. Si je commence à trop adapter, à changer les choses, et que ça se passe mal, on peut me le reprocher. Alors que si j’ai suivi ce qui était prévu, je suis couvert en quelque sorte. Je fais mon travail de remplaçant, ni plus ni moins.
Hélène : J’entends tout ça mais quand même, on a aussi notre personnalité, notre manière de travailler, notre conception de comment on aborde telle ou telle notion. Et aussi notre expérience. Ni toi ni moi on a ce poste de remplaçant parce qu’on est débutant non ? On a une carrière longue avec une classe en tant que titulaire et on sait aussi ce qui est bien ou pas à faire. Je ne partage pas trop ton avis sur tout ça.
Le travail prévu ne tient pas compte de la réalité du jour
Perso, je ne vois pas comment ne pas adapter. Et j’ai envie de dire peu importe ce que je pense de la méthode pédagogique du collègue. Parce que, déjà le travail prévu ne tient forcément pas compte de la réalité du jour. On arrive dans une classe qu’on ne connaît pas, avec des élèves qu’on découvre, un climat particulier. Le remplacement c’est déjà une perturbation de la continuité, que tu te mettes à suivre pile poil les préconisations ou pas. Donc ça c’est déjà un truc qu’il faut prendre en compte et ne pas se dire que tu es un genre de clone de celui que tu remplaces. Ce serait une illusion. Moi je suis Hélène et pas machin ou machine et je fais classe comme Hélène. Pour moi c’est ça la base. Et puis faut dire aussi que parfois, le mot du collègue est très succinct, ou alors complètement irréaliste pour une classe qu’on n’a pas sous la main, dont on se sait a priori rien.
On ne peut pas appliquer un programme comme une recette
Donc moi non plus, comme toi je ne remets pas en cause le travail du collègue. De quel droit je ferais ça ? Mais je ne dis pas non plus que je vais faire ce que lui a l’habitude de faire à la lettre. Je vais faire ce que moi je considère être du bon travail. Donc moi non plus je ne remets pas en cause le travail du titulaire, mais je m’autorise à ajuster. Changer l’ordre des activités, raccourcir une séance, en supprimer une si je sens que ça ne passe pas… Et surtout faire de la pédagogie à ma manière. Pour moi, c’est aussi ça, être enseignante. Voilà, on peut dire deux choses. Qu’être remplaçante c’est d’abord être enseignante, et puis ensuite, qu’on ne peut pas appliquer un programme comme une recette. Donc autant assumer faire à sa sauce justement.
Je laisse une trace au collègue, j’explique ce que j’ai fait
On pourrait se dire que ça dépend de la longueur du remplacement. Mais en fait non. Si le remplacement est court j’ai pas le temps d’intégrer les méthodes pédagogiques du collègue, et si le remplacement est long, j’ai besoin de faire ma méthode. Donc au final, c’est pareil. Et comme les élèves sentent très vite quand on est à l’aise ou pas, si je m’acharne à faire une séance qui ne fonctionne pas, tout le monde le vit mal. Alors que si j’adapte, si je prends en compte ce que je vois, je trouve que ça se passe mieux. Bien sûr, je laisse une trace au collègue, j’explique ce que j’ai fait. J’ai une fiche type que je laisse sur le bureau le soir où j’explique mes adaptations. Je respecte le collègue aussi. Mais je ne me vois pas suivre juste un programme préétabli à la lettre.
Le mot du chercheur
Cette controverse met en lumière une tension « ordinaire », interne à l’activité de chaque remplaçant·e, entre continuité du service et ajustement à la situation, entre se caler sur le style du collègue ou y mettre son propre style. Le travail du remplaçant a été peu étudié mais une première lecture de nos verbatims montre qu’il apparaît comme un travail de reconfiguration permanent caractérisé par de fortes contraintes de temps et de groupe classe, mais aussi de mise à disposition de l’information. « Suivre » ou « adapter » ne relève pas d’un choix moral ou éthique, mais de stratégies différentes pour rendre l’activité possible et soutenable qui participent à définir les critères du « bon travail » de l’enseignant·e remplaçant·e. Et comme pour les autres professionnel·les en fonction dans une école : ça se discute.
Frédéric Grimaud
