Si une vie de pédagogue correspond à un engagement de transmission au service d’un enseignement civique, alors Hélène Mouchard-Zay, décédée lundi 2 mars, mérite d’être honorée par le Café pédagogique tant sa vie le fut. Non pas seulement parce qu’enseignante de lettres au lycée puis à l’université d’Orléans, elle s’est particulièrement occupée des élèves étrangers. Prolongeant ainsi l’œuvre historique de son père, Jean Zay. Un père qu’elle ne connut que dans sa prison de Riom, avant que les miliciens l’assassinent en juin 1944. Non pas justement parce qu’elle était une des deux filles de Jean Zay. Et qu’à ce titre elle eut à connaitre dès sa prime enfance – née au Maroc en août 1940, dans un climat antisémite narré par Pierre Mendès-France dans Le chagrin et la pitié – la violence de l’installation du régime d’extrême-droite de Pétain. Mais parce que, fille de Jean Zay, elle fut, comme sa mère et sa sœur Catherine, une passeuse d’histoire et de mémoire remarquable. Hélène était d’abord l’infatigable témoin que tous les enseignants de tous niveaux pouvaient solliciter. Que tous les médias, tous les colloques aimaient à convoquer sur leurs plateaux et à leurs table-rondes.
Son nom et son action restent avant tout attachées au Cercil. En 1991, dans la foulée de l’émotion provoquée par la profanation du cimetière juif de Carpentras, elle fonde en effet avec Eliane Klein le Centre d’études et de recherches sur les camps d’internement du Loiret (Cercil). Sa première exposition en 1992, inaugurée par Simone Veil, fut un moment important de la reconnaissance de l’ampleur des crimes du régime d’extrême-droite français dans leur côté le plus inhumain et révélateur : la déportation et l’extermination des enfants juifs.
Pour comprendre sa force d’inspiration, il faut l’entendre évoquer son parcours « du sens de la justice au sens de l’histoire », dans la belle série d’entretiens A voix nue, proposée par Béatrice Leca, réalisée par Yaël Mandelbaum en 2023 sur France culture. Où qu’elle se trouve, elle venait dire « qu’elle n’était pas historienne ; qu’elle parlait sous le contrôle des historiens », mais personne n’était dupe : elle portait une parole d’histoire qui portait. Et ce n’était pas n’importe quelle histoire. C’était la nôtre. Celle d’une démocratie humaniste, celle de la France de l’universalisme des minorités, celle d’une République sociale par la culture face à tous les fascismes, tous les populismes. Celle que son père incarnait, pour laquelle il est mort. La nôtre. Celle que nos enseignements font vivre. Du mieux que nous le pouvons.
Alors, oui, pour tout cela, Hélène Mouchard Zay mérite d’être présente à notre mémoire. Inlassablement présente au temps présent d’un enseignement de l’histoire engagé pour la démocratie politique et sociale.
Olivier Loubes
L’émission A voix Nue, France culture : 5 épisodes consacrés à Hélène Mouchard Zay (2023)
