Rémunérer la copie et non le correcteur
Après trois jours pour corriger une soixantaine de copies voire près d’une centaine selon les disciplines, les correcteurs du CRPE niveau L3 ont reçu un mail du rectorat de Rennes. Ce mail précisait — tardivement — les conditions de rémunération, tout de même accompagné d’un mot de remerciement : « Pour rappel, compte tenu de la nature de la deuxième épreuve d’admissibilité (3 domaines à traiter au choix parmi 4), et selon les directives du ministère, chaque domaine corrigé équivaut à 1/3 de copie. Ainsi, à titre d’exemple, si vous avez corrigé la production de 30 candidats, il conviendra de déclarer 10 copies dans Imag’in. Pour information, la rémunération de la correction d’une copie s’élève à 7 €. »
Par exemple, pour la deuxième épreuve d’admissibilité qui dure quatre heures, les candidats choisissent choisir trois disciplines parmi : sciences et technologie, histoire-géographie-enseignement moral et civique, arts ou langue vivante. Chaque copie regroupe ainsi trois matières, réparties sur de nombreuses pages — par exemple une partie d’anglais, une d’histoire puis une de sciences et technologie, ou encore un triptyque arts-histoire-anglais.
Or, si le rectorat considère qu’il s’agit d’une seule copie, la réalité est différente : jusqu’à six correcteurs interviennent (deux par discipline). La rémunération de la correction d’une copie et non de chaque correcteur par copie, un joli tour de passe-passe !
3,5 euros… ou 2,3 euros par copie et non 7 euros par correcteur
Avant ce message — et surtout avant la correction — aucune information n’avait été donnée sur la rémunération réelle. Les correcteurs ont donc corrigé une copie de concours et sont payés entre 2,5 et 3,5 euros. Et tout ce travail, se fait dans des délais très contraints, en parallèle de son travail et sur un temps de vacances. Pour Julie*, le constat est sans appel : « Pour 2 euros, je ne me serais jamais portée volontaire. Personnellement, je pensais que la rémunération était de 7 euros par copie », poursuivant : « Nous avons chacun corrigé un peu moins de 100 copies en deux jours et demi, en travaillant de 7 h à 22 h 30 afin de respecter les délais. »
Chaque binôme devait corriger intégralement les copies, les annoter, rédiger une appréciation détaillée — pour l’écrit comme pour la compréhension orale — puis harmoniser les évaluations. À cela s’ajoutent environ 4 heures d’échanges téléphoniques, 26 heures de correction et 2 heures de réunion : au total, près de 32 heures de travail pour 210 euros. la correctrice est donc payée 2,333 euros par copie, pour un tarif horaire de 6,5 euros.
Double correction, charge complète… rémunération fractionnée
Comme pour toute copie de concours, chaque copie fait l’objet d’une double correction. Mais pour les correcteurs, cela ne signifie pas une division du travail. « On a tous les deux corrigé les 61 copies. On s’est appelés régulièrement pour harmoniser nos notes », explique un correcteur de mathématiques, qui estime avoir passé « 5 à 6 heures au téléphone à reprendre copie par copie ».
Si la rémunération par correcteur a été divisée par deux ou trois, ce n’est pas le cas de la charge de travail. Certains correcteurs soulignent que la charge de travail était plus lourde que lors des sessions précédentes, malgré un temps d’épreuve réduit, et ce d’autant plus que le nombre de copies à corriger a augmenté. Précédemment, chaque copie était rémunérée intégralement. Beaucoup ne comprennent pas qu’une copie de concours soit aujourd’hui moins bien payée qu’une copie de baccalauréat.
Économies budgétaires et sentiment de mépris
Pour les correcteurs, cette situation s’inscrit dans un contexte plus large d’austérité pour les personnels éducatifs : gel du point d’indice, déclassement du métier enseignant, restrictions budgétaires, baisse des DHG avec des effets sur les conditions de travail et d’enseignement. Bref, pour eux, c’est une cure d’économie qui se fait une fois de plus, sur le dos des enseignants.
Dans un département, le constat est sans appel : « Suite à ce mail, aucun de nous ne souhaite recommencer l’an prochain. » Trouver des volontaires dans ces conditions s’annonce difficile. Une copie que l’institution devra peut-être revoir. D’autant que la version antérieure du concours (niveau bac+4) reste rémunérée 7 euros par copie, créant un sentiment d’inégalité entre correcteurs.
Pour beaucoup, la réforme du concours apparaît ainsi comme un moyen de réaliser des … économies à tous les étages. Mais à quel prix ? Le mépris et l’usure ne sont pas rentables. A long terme.
Djéhanne Gani
Dans le Café pédagogique
