Dans la classe
Le monde scolaire, encadré par des directives et programmes, se doit d’appliquer les choix politiques. De la stratégie au cadre d’usage, pour ne citer que les documents les plus récents, en passant par les interdictions de téléphones portables et autres limitations des écrans à l’école, l’école reste toujours à distance du numérique.
Mais ce monde en fait aussi un « objet scolaire » (CRCN/PIX) ou encore SNT, etc. L’enseignement général de la maternelle au lycée, est d’abord porté sur les fondamentaux, si souvent rappelés par les politiques. Le numérique n’en fait pas partie réellement, même si le B2i était entré dans la loi (socle commun) en 2005. En effet jamais rendure réellement obligatoire (hormis en lycée), l’éducation au numérique, comme l’EMI, restent des « objets flottants » du monde scolaire.
Les enseignants qui perçoivent bien ce grand écart avec les pratiques sociales tentent de faire face, en tant que de moyens et de directives. Dans la classe, la culture scolaire maintient la culture du numérique en bordure et ne la développe pas, pris par les directives limitantes. Ecrans certes, mais en oubliant l’omniprésence de ces écrans que sont les systèmes de vidéoprojections, interactifs ou non, omniprésents dans les salles de classe et souvent toute le journée…
Dans l’établissement
Le pilotage du numérique dans l’établissement scolaire relève d’abord du projet éducatif dont il constitue, normalement un volet, parfois piloté par une équipe d’enseignants autour d’un référent (IRUN ou autre). Il s’agit le plus souvent d’un cadre réglementaire qui tente de s’imposer pour assurer le contrôle des écrans dans l’établissement (cf les smartphones). Il s’agit aussi parfois d’un projet plus large qui tente d’englober plusieurs dimensions, bien être, écologie, esprit critique etc. et peut-être aussi piloté autour d’une charte concertée, associant aussi les parents d’élèves.
Toutefois la tension entre le dedans et le dehors reste vive, l’arrivée de l’Intelligence Artificielle l’a remis au-devant des préoccupations. Bercé au gré des vagues informationnelles et communicationnelles, l’établissement scolaire confronté à des problèmes de logistique (équipement, logiciels, sécurité etc.) et donc d’accessibilité, tente de faire des choix, soumis assez souvent aux politiques des collectivité locales elles-mêmes partagées sur cette question et sur les moyens à y consacrer.
Dans le ministère
Trois dimensions tentent de s’articuler dans les politiques ministérielles : la dimension technologique et économique, la dimension sociale et la dimension professionnelle. D’une part, la formation initiale doit concourir à la compétition mondiale symbolisée par le numérique. D’autre part la formation des jeunes à la société, aux métiers nécessite des « fondamentaux numériques » souvent mis en opposition avec les autres bases de l’apprentissage (lire écrire compter). Enfin les pratiques du numérique dans le quotidien de la vie (familial, social, etc…) qu’il est important d’accompagner. Dans ce dernier cas, l’opposition entre écrans et esport (cf.ci-dessus) est une illustration à l’instar de discours antérieurs des atermoiements des contradictions, bref du grand écart que les décideurs semblent accepter comme tel…
Sur Internet, la convergence numérique
Et pendant ce temps, que voit-on se développer autour d’Internet et des moyens numériques ? Certes les jeux vidéo tiennent une certaine place, mais les réseaux sociaux numériques, les vidéos et autres espaces d’échanges ainsi que l’IA ont pris le dessus. L’enquête du Centre National du Livre tente de démonter ces pratiques en opposant le livre à l’écran, mais ne faut-il pas élargir le sujet plus globalement au monde « multimodal » qui a pris place au coeur de notre culture ?
Les enjeux éducatifs de ces évolutions sont importants, d’autant plus qu’au-delà de la compétition internationale se déploie aussi les politiques d’influence voire de manipulation de plus en plus accessible avec les mises en réseaux. La population a massivement accepté ces technologies et les a progressivement rendues ordinaires et « normales ». Que penser si nous en sommes à déplorer l’absence de connexion en tout lieu ? Que penser si nous avons besoin de notre objet personnel connecté en permanence ? Que penser si nous sommes devenus dans l’incapacité de trouver un juste équilibre entre les usages des moyens numériques et les autres pratiques sociales. On passe désormais trop rapidement de la facilitation à l’obsession, voire à la dépendance.
Le monde scolaire et éducatif se trouve au centre de ces questions. Il reste bien sûr l’éducation familiale. Là encore, au sein du foyer, c’est la « possibilité d’éducation » qui est au centre, une éducation qui devrait être multimodale et surtout consciente de ses propres faiblesses et vulnérabilités. Comment faire entrer ces préoccupations au centre du pari éducatif parental sans tomber dans toutes les formes de diabolisations pour ou contre ? Il y a du chemin à parcourir et l’école ne peut y parvenir seule si elle ne prend pas vraiment conscience de ces « grands écarts » et qu’à partir de là elle construise une véritable éthique du faire société et du vivre ensemble.
Bruno Devauchelle
Dans le Café
E-sport à l’école : quand la classe devient l’antichambre de l’industrie du divertissement numérique
