Si le mot « adulescens » existait bien dans la Rome antique, pour autant vous expliquez que l’adolescence, en tant que période essentielle de la vie, est « une réalité récente dans l’histoire de l’humanité ». De quand date son « apparition » ?
La présence d’une période entre l’arrivée de la puberté et l’entrée dans la société des adultes est une réalité universelle et partout il existe un mot pour nommer cela, comme le mot « adulescens » chez les Romains. Mais partout cette période est courte alors que dans notre société l’adolescence va constamment s’étendre jusqu’à atteindre la mi-vingtaine aujourd’hui. Quand on déclare que l’adolescence est une réalité récente, on fait appel à deux choses : la prolongation de cette période et l’affirmation d’une réalité sociale.
Dans les tribus primitives, rapidement après leur puberté, les garçons et les filles font l’objet de cérémonies d’initiation qui vont les insérer dans la société des adultes. Dans la Grèce antique et à Rome, l’adolescence n’est pas une phase distincte, mais une transition rapide de l’enfance à l’âge adulte. En France, dès le 17e siècle garçons et filles vont se trouver de l’emploi comme apprenti ou servante en dehors de la famille et vivre une sorte d’autonomie partielle avant de se marier, avec la révolution industrielle ils vont rester de plus en plus longtemps dans leur famille jusqu’au mariage.
Ce n’est qu’après la guerre, vers 1920, que l’adolescence apparaît pour la première fois comme une réalité spécifique sur le plan social et politique et un objet d’intérêt scientifique et littéraire. Cette réalité va s’affirmer constamment pour atteindre son apogée en France en mai 68 lors de la mobilisation et des revendications étudiantes et la création d’une culture adolescente spécifique.
En 1960, J.M Tanner a constaté que l’apparition des premières menstruations avait gagné plusieurs années en un siècle, en mettant principalement l’accent sur l’amélioration constante des conditions de vie, de l’hygiène et de l’alimentation. Une nouvelle accélération moins spectaculaire, mais significative de la puberté a été à nouveau observée autour des années 2000. Cela serait dû à plusieurs phénomènes comme l’obésité croissante chez les jeunes, car il existe un lien entre certaines hormones de l’obésité et le déclenchement de la puberté. D’autres faits comme l’exposition à la lumière des écrans ou la présence de certaines substances chimiques dans l’environnement ont également été avancés pour expliquer ce phénomène.
De l’autre côté, on constate, depuis une cinquantaine d’années, que tout ce qui définissait l’entrée dans le monde des adultes est repoussé de plus en plus tard : la fin des études, le départ du foyer, l’entrée dans le monde du travail, l’engagement dans une vie de couple ou la naissance du premier enfant. Il s’agit d’un phénomène démographique majeur responsable de la prolongation de l’adolescence et la jeunesse qui se poursuit jusque 25 ans.
Cette prolongation de l’adolescence est un phénomène régulièrement « dénoncé ou ridiculisé ». Vous considérez au contraire que cette prolongation offre de multiples avantages : pourquoi ?
Dénoncer la jeunesse et affirmer que la génération des jeunes est en déclin par rapport à la génération actuelle des adultes est un phénomène qui date de la plus haute antiquité. De tels propos ont toutefois connu une intensification dans des articles et des ouvrages récents dénonçant les méfaits d’un groupe oisif, paresseux, égoïste et narcissique responsable, aux yeux des auteurs, de tous les malheurs qui frappent la société : délinquance, drogue, suicide, troubles mentaux.
Une analyse rigoureuse de ce phénomène de prolongation nous porte en effet à considérer que loin d’être un malheur, la prolongation de l’adolescence peut offrir des avantages et des opportunités pour de nombreux jeunes qui vont profiter de cette période libre des engagements de la vie adulte pour poursuivre des études supérieures et acquérir des compétences multiples. Sur le plan individuel, l’accès aux études avancées permet le développement de capacités cognitives complexes et la construction d’une identité propre. Sur le plan social, la scolarité avancée et la maîtrise d’habiletés supérieures sont un atout pour la société qui fait de plus en plus appel à des connaissances avancées.
Vous vous attachez à déconstruire aussi d’autres stéréotypes et préjugés associés à l’adolescence, notamment parce qu’ils ne sont pas sans conséquences. C’est le cas en particulier de la crise d’adolescence, tellement inévitable pense-t-on souvent, qu’il n’y a pas de raisons de s’en s’inquiéter. Elle passera… Attention, dites-vous, cette banalisation est dangereuse : pour quelles raisons ?
L’adolescence est une période marquée par des comportements nouveaux souvent dérangeants pour l’entourage : contestations, conflits, mise à distance des parents, fréquentation intense des amis, prises de risques, actes déviants, mineurs, etc. Cela s’inscrit dans une démarche normale d’autonomie et d’individuation propre à cet âge. Dans certains cas ces manifestations prennent toutefois une tournure plus inquiétante comme des ruptures brusques dans la vie familiale et sociale, l’isolement, des émotions négatives persistantes ou une irritabilité excessive qui peuvent être des signes de troubles sérieux qui doivent faire l’objet d’une évaluation.
Or il arrive encore aujourd’hui que des enseignants ou des praticiens mettent de tels troubles sur le compte d’une crise d’adolescence qui va se régler bientôt. Pourtant, aucun argument ne peut fonder une telle vision des troubles mentaux, personne ne sort de problèmes mentaux de façon magique. La dépression et les troubles anxieux existent à l’adolescence et doivent être traités de façon adéquate pour éviter les risques et les drames.
Hélas une telle vision minimisant la gravité de certains troubles a trop souvent occasionné des problèmes sinon des drames bien documentés dans les écrits en psychiatrie de l’adolescence. J’ai rapporté le cas réel de Nicolas qui présentait à l’évidence des symptômes de dépression majeure : irritabilité, perte d’intérêt pour toute activité, retrait dans sa chambre, sentiments persistants de tristesse. Très inquiets, les parents consultent à plusieurs reprises les professeurs et la direction de l’école pour se faire dire chaque fois : « Nicolas vit une crise d’adolescence particulièrement sévère, il devrait s’en sortir bientôt ». Quelques semaines plus tard, on a trouvé Nicolas pendu dans sa chambre du pensionnat.
A contrario, vous invitez à la méfiance à l’égard des discours médiatiques sur la santé mentale des jeunes. En quoi sont-ils « sensationnalistes » et dangereux ?
Récemment, une série d’articles publiés dans la presse nationale ont rapporté des propos sombres et inquiétants sur la dégradation de la santé mentale de la jeunesse actuelle. Certains de ces articles ont été jusqu’à affirmer que plus de la moitié des adolescents français souffrent de troubles mentaux, particulièrement la dépression et les troubles anxieux. La maladie mentale serait donc l’état de la majorité des jeunes ! Une telle absurdité découle d’une lecture totalement inappropriée des données d’enquêtes menées auprès de la jeunesse.
Considérer par exemple qu’une adolescente qui déclare « Je me suis sentie triste sans raison ou j’ai manqué d’énergie » présente des signes de dépression est totalement inadéquat, car connaître de telles émotions fait partie de l’expérience quotidienne de n’importe quel adolescent. Détecter la présence de troubles mentaux chez un individu impose une démarche rigoureuse et reconnue permettant de détecter la présence réelle de symptômes. Certes, les troubles mentaux existent dans le groupe des 15-24 ans, mais des données scientifiques nationales et internationales indiquent des chiffres qui se situent entre 7 et 10% auprès de cette population.
Une série récente d’articles dans la presse nationale dénonçant une augmentation du taux de suicide chez les adolescents constitue une autre forme de propos qui peut être taxée de « sensationnaliste ». De telles déclarations vont totalement à l’encontre des chiffres officiels du suicide en France qui démontrent au contraire deux choses : 1. le groupe des jeunes de 15-24 ans est le moins suicidaire de tous les groupes d’âge en France ; 2. on observe depuis les années 1990 une diminution très significative du nombre de suicides chez les jeunes. En France par exemple, le nombre de suicides chez les 15-24 ans est passé de 700 en 1990 à 400 en 2022, une réduction de moitié. Cela s’explique par différents facteurs : les campagnes de lutte contre le suicide, les lignes téléphoniques comme « suicide action », mais surtout le fait que les cliniciens prennent au sérieux des signes de dépression chez les adolescents et agissent en conséquence.
Néanmoins l’adolescence n’est-elle pas aussi une vraie période de mise en danger, de risques de dérive ?
Les adolescents et les jeunes, on le sait depuis longtemps, prennent plus de risques que les enfants et les adultes, comme le confirment hélas les statistiques sur les accidents de toutes sortes, en particulier dans le domaine de la conduite automobile. On évoque souvent pour l’expliquer un sentiment d’immortalité, d’invulnérabilité. Cette explication a ses limites. Plusieurs études montrent que les adolescents sont en réalité conscients des risques encourus dans ces conduites. Mais cette clairvoyance entre en concurrence avec la recherche de sensations, de stimulations émotionnelles, particulièrement activée en présence de pairs dont l’effet est puissant sur la conduite des jeunes. En conduite automobile, cet effet des pairs est très évident. On prend plus de risques quand on est entre jeunes.
Les facteurs de risques sont-ils les mêmes pour toute la jeunesse ou certains groupes sont-ils davantage soumis à des situations de mises en danger ?
Les données nationales recueillies auprès de la jeunesse montrent que la majorité des jeunes sont en bonne santé physique et mentale, mais certaines menaces risquent d’entraîner une part significative d’entre eux vers de graves difficultés et des dérives majeures telles que consommation abusive de drogues, toxicomanie, engagement dans la délinquance ou la déviance sociale et le développement de troubles mentaux sévères. Toutes les recherches menées sur ces questions aboutissent à des chiffres communs : entre 15 et 20 % des adolescents et des jeunes vont s’engager dans des parcours problématiques qui vont entraîner des problèmes majeurs et hypothéquer gravement leur avenir d’adulte.
C’est une minorité certes, mais si on regarde de près, ce sont des chiffres énormes. En France par exemple cela concerne plus d’un million de jeunes qui vont être relégués à connaître une vie problématique, ne participeront pas à la vie de la nation et vont coûter très cher en termes de dépenses de santé et de justice. Les causes de ces dérives sont surtout structurelles : inégalités sociales, précarité économique, discriminations, mais il existe des facteurs individuels de risque : surconsommation précoce et abusive de psychotropes, fréquentation d’amis déviants…
Le risque, c’est aussi celui du décrochage scolaire, en particulier pour les garçons. Face à ce défi, que peut l’école ?
Les adolescents qui interrompent leurs études avant la fin du secondaire ont plus de risques d’éprouver une panoplie de problèmes sociaux, économiques et sanitaires. Leur intégration sociale est plus problématique, ils sont plus nombreux à recevoir de l’aide sociale et de l’assurance chômage et leurs emplois sont moins stables, moins prestigieux et moins bien rémunérés. Aussi la lutte contre le décrochage scolaire est devenue une priorité nationale en France comme dans l’ensemble de la communauté européenne et les multiples programmes ont été mis en place pour lutter contre ce fléau.
Le décrochage scolaire est principalement masculin : 20% des garçons contre 11 % des filles. Cet écart s’explique notamment par le type de rapport que les garçons entretiennent à l’égard de l’école et les études. Les garçons déclarent plus souvent ne pas aimer l’école, car ils s’y ennuient, ils considèrent que les cours ne sont pas intéressants et ne voient pas le sens de l’expérience scolaire face au futur. Le désintérêt croissant pour l’école et le taux de décrochage scolaire supérieur observés chez les garçons entraînent une sous-scolarisation à l’école secondaire et une réduction de l’accès aux études supérieures.
De nombreuses voix se font entendre pour mettre en cause le caractère dysfonctionnel de l’école secondaire, particulièrement auprès des garçons issus des milieux défavorisés et préconisent des réformes qui valorisent l’inclusion et le bien-être plutôt que la performance et la compétition.
Propos recueillis par Claire Berest
